Nombre des systèmes avancés choisis sont déjà d’une autre époque malgré leurs modernisations, et ont été fortement discrédités dans la guerre en Ukraine. De plus, en temps de guerre, ils sont trop coûteux, trop lents et trop compliqués à produire, et nécessitent une trop grande formation pour les nouvelles recrues, compromettant leur remplacement et leur utilisation dans la durée. Les critères de robustesse et de montée en puissance sont absents. Le maintien d’une petite force de volontaires, environ 247 000 d’active et 48 000 de réserve, ne permet pas non plus d’encaisser une guerre d’attrition. Cela pose la question d’un débat sur le service militaire obligatoire, considéré comme une infamie depuis l’humiliation de 1945, mais qui est la seule solution au déficit démographique et pour capitaliser les ressources humaines de forces armées. La robotisation ne saurait en être un substitut. Qualité et quantité sont complémentaires et de rigueur. Le petit volume et le caractère techno-centrique des Jieitai n’assure au Japon ni la puissance de dissuasion ni celle de combat, ni la résilience, dans un grand conflit armé de haute intensité et qui pourrait s’éterniser. De plus, ce format rend le Japon stratégiquement dépendant d’alliés, alors que sa géopolitique lui est propre et réclame les capacités d’affirmer et d’implémenter sa volonté politique. Le Japon, tout en étant motivé par l’alliance avec les États-Unis et son nouveau réseau de partenaires, doute que ceux-ci puissent vouloir venir à sa rescousse, ou être en mesure de le faire, en toutes circonstances et jusqu’à la fin de la guerre.
Sur les plans doctrinal et organisationnel, les Jieitai poursuivent des rénovations encourageantes, mais faiblement ébauchées. Entre autres, les délimitations des districts des forces terrestre, maritime et aérienne ne se correspondent pas géographiquement. Ils devraient être identiques et interarmées pour achever l’interopérabilité. Mais cela ne suffirait pas. Les forces japonaises devraient, tout en soutenant des capacités de défense territoriale optimisées, muter la totalité de leurs composantes de campagne en corps expéditionnaires qui affronteraient l’ennemi outre – mer plutôt que dans le périmètre national. Sinon, celui-ci, cœur de la nation, serait directement exposé aux dommages de guerre. Il faut une profondeur de défense stratégique autour de l’archipel et au-delà, vers les chaînes d’îles et le continent.
Autre problème, les piliers non militaires de la défense japonaise sont terriblement négligés, alors qu’ils devraient être des urgences, surtout lorsque le bouclier des Jieitai est aussi fin et friable. Cela implique en premier lieu la défense civile pour la protection passive des populations et la mobilisation d’infrastructures ou de la défense industrielle, avec une montée de la capacité de production pour une économie de guerre. Finalement, le Japon devra hâter sa « normalisation » par une révision constitutionnelle autorisant le droit à l’usage de la force et à des armées reconnues sous un statut militaire. C’est une première condition au retour vers la puissance politico – militaire.
Trop peu, trop tard ?… La vraie transformation se fera au pied du mur, si un conflit armé éclate et s’impose au Japon. Elle se fera brutalement, comme d’accoutumée dans l’histoire du pays, alternant de longs sommeils et des éruptions soudaines, à l’image de la nature volcanique de l’archipel. Le Japon a toujours excellé dans les transformations et les adaptations tant radicales qu’efficientes. Lorsque le moment viendra, on peut imaginer qu’il manifestera une nouvelle fois son aptitude inébranlable à lever le « vent divin » pour sa défense.
* Cet article exprime l’analyse personnelle de l’auteur.
Notes
(1) En référence au « Vent Divin » (kamikaze) ou aux typhons qui sont mythiquement réputés avoir sauvé le Japon de deux invasions sino-mongoles en 1274 et en 1281.
(2) Qui n’existe que depuis 2006.
(3) Mis sur pied en 2018.
(4) Chars légers Type-16 avec canon de 105mm et transporteurs de troupes blindés Type-24 (remplacement du Type-96) basés sur le même châssis que le Type-16, en versions canon de 30 mm ou mortier autopropulsé de 120 mm. Une version supplémentaire est attendue, le Type-25 de reconnaissance avec système multi-senseurs.
(5) Littéralement « groupe mobile amphibie ».
(6) Littéralement « groupe de raid aérien ».
(7) Vers 2030, le Japon aurait à peine 300 chars moyens Type-10 (148 à la fin de 2025), (trop) coûteux et sophistiqués, en version « Kai » (modernisée) avec défense antidrone. Les chars Type-90 et Type-74 seront tous mis sous cocon.
(8) Vers 2030, l’artillerie de campagne japonaise reposerait sur seulement 350 pièces, essentiellement des obusiers Type-99 chenillés et Type-19 sur roues (en cours d’acquisition), auxquels s’ajouteraient quelques systèmes de lance-roquettes multiples.
(9) Cf. l’innovation des marine littoral regiments.
Légende de la photo en première page : Deux P-1. Le Japon a poursuivi une politique de modernisation de ses capacités de patrouille maritime. (© MoD Japan)













