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Indonésie, Malaisie et Singapour : balancements dans l’estran géopolitique entre Chine et États-Unis

L’Indonésie, la Malaisie et Singapour – et toutes les thalassocraties ou cités-entrepôts qui les ont précédées – ont toujours mouillé entre deux eaux, reliant océans Indien et Pacifique, et se trouvent à égale distance des mondes arabe, indien et chinois. À Bandung, en 1955, l’Indonésien Sukarno fut l’un des chefs de file du mouvement des non-alignés. En Malaisie, Mahathir n’a pas hésité à défier les grandes puissances autant que le FMI (Fonds monétaire international) au lendemain de la crise de 1997, tandis que le père fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, a ouvert ses bases navales aux porte-avions américains tout en redécouvrant ses racines chinoises à la suite d’une visite de Deng Xiaoping en 1978.

Aujourd’hui, à l’heure de nouveau « grand jeu » ou de la « guerre froide 2.0 », réminiscence de la « paix armée » chère à Paul Valéry, les istana (palais royaux, présidentiels ou des Premiers ministres) indonésiens, malaisiens et singapouriens cherchent-ils encore à se tenir à l’écart ou à égale distance des grandes puissances, en l’occurrence chinoise et américaine ? Comment le faire avec un voisin comme la Chine, immense, premier partenaire commercial, qui s’étend et s’enfle et déborde jusqu’en mers de Chine (orientale ou du Sud), voire au sein des diasporas ? Le discours de Phnom Penh du général de Gaulle en 1966 résonne-t‑il toujours derrière l’idée d’une « troisième voie » (plurielle) à définir ? Faut-il plutôt parler de multialignement pragmatique, opportuniste ? Ou de « hedging » (répartition des risques et des partenariats) prudent ?

Reflux américain ?

À première vue, les États-Unis se montrent les plus actifs sur le marché militaire, qu’il s’agisse des exercices ou des ventes. Est-ce pour s’assurer du pan malaisien de l’hypothétique endiguement contre la Chine ? Toujours est-il que Singapour se révèle chaque année un hôte aussi zélé que dévoué pour accueillir l’exercice « SEACAT » (Southeast Asia cooperation and training) mené par l’US Navy. L’Indonésie et la Malaisie comptent parmi les plus importantes délégations. Surtout, au travers de ces exercices, les États-Unis veillent à partager avec le plus grand nombre leur plateforme d’échange d’information maritime (SeaVision) ainsi que tous les outils nécessaires à une parfaite – et de plus en plus nécessaire – MDA (Maritime domain awareness). Ce contrôle, voire ce monopole, de la « connaissance du domaine maritime » se révèle être un enjeu décisif face à l’incessant et hybride grignotage chinois au nord de l’archipel nusantarien.

De façon générale, sur la période 2003-2022, le ratio États-Unis/Chine en matière d’exercices militaires a largement penché en faveur de Washington : 110/4 (Indonésie), 71/5 (Singapour) et 55/7 (Malaisie). En parallèle et en toile de fond, se poursuivent d’une part les visites diplomatiques, comme celle du président indonésien, Prabowo Subianto, à Washington en novembre, quelques heures seulement après un séjour à Pékin, et, d’autre part, les ventes de matériel militaire. En 2024, l’Indonésie a ainsi modernisé sept de ses F‑16 AM/BM, tandis que Singapour acquérait huit F‑35A supplémentaires.

Enfin, bien qu’il n’existe pas de bases américaines dans la région, même à Singapour après les accords bilatéraux de 1990, renouvelés en 2019, l’US Navy renforcerait sa présence dans la cité-État par l’installation d’un état – major de LCS (Littoral combat ship) à Sembawang et le déménagement de drones longue distance RQ‑4 Global Hawk vers un aéroport singapourien plus discret (1). Néanmoins, ces efforts ne doivent pas faire illusion, à cause d’une tendance américaine à l’élitisme, au moins à deux niveaux.

Sur le plan diplomatique, tout d’abord, Washington tend encore à privilégier les moyennes et grandes puissances à travers des structures comme le Quad (Quadrilateral security dialogue), qui associe l’Australie, les États-Unis, l’Inde et le Japon, et l’accord AUKUS (Australie, Royaume – Uni, États-Unis). L’idée de versions « + », ouvertes à des pays d’Asie du Sud-Est, a fait long feu. Même les projets subsidiaires ou seconds piliers, plus ouverts vers l’extérieur et portant sur des domaines moins sensibles, ne font guère illusion. D’ailleurs, les propos officiellement bienveillants à l’égard d’AUKUS, de Kuala Lumpur à Jakarta via Singapour, ne doivent pas duper. Evan Laksmana, analyste indonésien installé à Singapour, a préféré parler de « faux optimisme », à cause de la crainte d’une plus grande bipolarisation dont seraient prisonniers les pays de la région. Début 2024, d’autres accords ont lié la Corée du Sud, le Japon et les États-Unis puis les États-Unis, le Japon et les Philippines – mais aucun autre État du Sud-Est asiatique. Même quand Washington veut rassurer quant à la sempiternelle question de la centralité de l’ASEAN (Association of Southeast Asian Nations), par le biais de sa participation aux groupes de travail de l’ADMM+ (ASEAN defence ministers meetings) et en tant que partenaire de dialogue, on se souvient aussitôt de l’absence de Joe Biden lors des deux derniers sommets. Toutefois, pour l’avenir, notons que le début de la première administration Trump s’était soldé par davantage d’engagements diplomatiques dans la région que sous Barack Obama (2).

À propos de l'auteur

Éric Frécon

Chercheur à l'ASPI (Australian Strategic Policy Institute), chercheur associé à l'IRASEC (Institut de recherche sur l'Asie du Sud-Est contemporaine) et à l'IRSEM (Institut de recherche stratégique de l'École militaire).

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