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Indonésie, Malaisie et Singapour : balancements dans l’estran géopolitique entre Chine et États-Unis

« Armées » versus « société » ?

Ensuite, à force de viser les élites militaires et diplomatiques, Washington a abandonné les sociétés aux sirènes chinoises. Certes, un rapport annuel sur le contexte stratégique vu d’Asie du Sud-Est indiquait en 2023 que 61,1 % des chercheurs, diplomates et hauts fonctionnaires interrogés auraient opté pour les États-Unis s’il leur avait fallu choisir un camp entre les deux grandes puissances. Mais le chiffre tombait à environ 45-46 % pour les Indonésiens et les Malaisiens. Pis, il a chuté un an plus tard autour de 25 % pour ces deux pays à majorité musulmane, à cause du conflit à Gaza et du soutien à Israël (3). La Chine a mécaniquement profité de ce reflux. De même, d’après l’enquête annuelle du Pew Research Center en juin 2024, sur des panels plus larges, respectivement 64 et 67 % des personnes sondées revendiquaient une opinion favorable à l’égard de la Chine en Malaisie et à Singapour (4).

La Malaisie, une puissance tranquille en Asie du Sud-Est ?

Flux chinois…

Il faut dire que Pékin a su jouer sur plusieurs tableaux. Les pays de l’ASEAN ont mené un exercice naval en commun avec la Chine en 2018, tandis que la Malaisie a rejoint quatre autres pays pour des manœuvres en 2023 ; déjà en 2017, Kuala Lumpur avait accueilli des sous – marins chinois en escale. Cette tendance est à la hausse : 2023 a été marquée par un bien plus fort engagement militaire chinois dans la région, avec 14 exercices contre sept en 2019. Mais c’est sur le plan des investissements que la Chine a marqué des points, sur un terrain longtemps délaissé par les États-Unis. L’Indonésie et la Malaisie sont intégrées dans la Belt and Road Initiative, comme en témoigne le gigantesque projet portuaire et ferroviaire entre les deux rives de la péninsule malaisienne. Même Singapour fait appel à des entreprises chinoises pour la construction de son métro et sert de plateforme bancaire pour faire transiter les investissements chinois vers les divers projets asiatiques.

En parallèle, la Chine a mené des offensives – plus ou moins de charme –, notamment en Malaisie et à Singapour. L’ambassadeur à Kuala Lumpur a ainsi participé à une contre – manifestation en 2015, tandis que les Singapouriens, à 74 % chinois, étaient appelés à venir redécouvrir leurs racines chinoises sur le continent. Notons que des chercheurs ou des officiers chinois sont régulièrement invités à porter la bonne parole dans les journaux ou les think tanks de Singapour, qu’il s’agisse de Hu Bo ou de Zhou Bo. C’est aussi à la Nanyang Technological University, qui abrite le Chinese Heritage Centre, que sont formés des milliers de fonctionnaires municipaux chinois. En Indonésie, chercheurs et officiers supérieurs sont régulièrement conviés à des conférences en Chine. Ils maintiennent donc le lien, comme le fit le ministre – coordinateur Luhut auprès de l’ex – président Joko Widodo de 2014 à 2024. Enfin, il n’est pas anodin que l’Indonésie et la Malaisie soient devenues partenaires des BRICS lors du dernier sommet en octobre.

Ces bonnes relations perdurent malgré les deux conflits majeurs qui pèsent sur les relations régionales : en mer de Chine du Sud et à Taïwan. Dans le premier cas, si Singapour a toujours cherché à paraître tel l’« honest broker » (honnête courtier), en jouant au funambule du droit et de la diplomatie, l’Indonésie et la Malaisie maintiennent leurs revendications face aux avancées chinoises. Toutefois, leur stratégie demeure ambiguë, sans que ce soit toujours volontairement. Prabowo Subianto a par exemple surpris son personnel diplomatique en prenant l’initiative d’un texte en commun avec Pékin, lors de sa seconde visite sur place en moins de quelques mois. Il a envisagé une zone de développement conjoint en mer de Chine, ce qui va à rebours de la tradition diplomatique du pays. Jakarta a en effet toujours cherché à ne pas reconnaître les revendications chinoises sur une partie de sa Zone économique exclusive (ZEE), dans un secteur judicieusement renommé « mer des Natuna du Nord ». Les rétropédalages emberlificotés qui ont suivi n’y ont rien fait ; le doute sur la posture indonésienne a germé, au grand dam des élites diplomatico-académiques, stupéfaites par l’impréparation des équipes de Prabowo Subianto. S’agissant de la Malaisie, après une rencontre entre le Premier ministre malaisien, Anwar Ibrahim, et Xi Jinping en novembre dernier, elle a pu surprendre lors de son rapprochement avec le Vietnam. S’agit-il d’une seconde voie dans le conflit territorial, moins radicale que la posture des Philippines, soutenues par les puissances occidentales ?

Reste enfin le cas d’une éventuelle attaque contre Taïwan et de l’évacuation de ressortissants qui en découlerait. Comment réagirait l’Indonésie, adepte d’une doctrine « bebas aktif » (libre/souveraine et active) ? Et la Malaisie, qui n’en finit pas de tergiverser et de procrastiner à propos de sa possible base au Sarawak, face aux Spratleys ? Quant à Singapour, qui accueille des bureaux de la 7e flotte américaine et du FPDA (Five Power Defence Arrangements), quelle serait sa décision ? De façon inédite, le pays n’a pas hésité à hausser le ton en 2016-2018 lors d’une crise avec la Chine. Mais irait-il plus loin si besoin était ? Est-ce alors par crainte d’une posture plus neutre qu’attendu que les États-Unis anticipent en renforçant leurs positions en Micronésie, notamment sur les îles de Guam et de Tinian ?

À propos de l'auteur

Éric Frécon

Chercheur à l'ASPI (Australian Strategic Policy Institute), chercheur associé à l'IRASEC (Institut de recherche sur l'Asie du Sud-Est contemporaine) et à l'IRSEM (Institut de recherche stratégique de l'École militaire).

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