Vers un nouvel écosystème géostratégique…
La question se pose avec d’autant plus d’acuité que la recherche de voies alternatives progresse, en dehors de la dichotomie sino – américaine. Au – delà de l’habituelle et mésestimée recherche du statu quo en Indonésie, en Malaisie et à Singapour, ces pays voudraient se départir d’une rivalité qui les dépasse et les contraint. En ce sens, le discours français, plus inclusif que celui américain, ne leur paraît pas saugrenu. Aussi n’est-ce pas un hasard si l’Indonésie a opté pour les Rafale, que la Malaisie y (a) réfléchi(t) et que le groupe aéronaval français fera escale à deux reprises à Singapour. De même, une société comme Unseenlabs rivalise avec son concurrent américain HawkEye 360 sur le terrain de la MDA. De son côté, Prabowo Subianto n’a pas hésité à rencontrer Vladimir Poutine, après que Joko Widodo a tenté une médiation dans la guerre d’Ukraine. Pas en reste, Anwar Ibrahim a invité le président russe au prochain sommet de l’ASEAN, que la Malaisie présidera cette année.
L’Inde demeure elle aussi très active : impossible de gommer mille ans de colonisation dans les anciens royaumes javanais, malaisien et sumatranais ; sans oublier l’Australie, plus soucieuse de ses marges de manœuvre qu’il n’y paraît : Canberra a par exemple signé un important traité de défense avec Jakarta en août dernier, avant de mener l’un des plus importants exercices militaires en commun. S’il le faut, par ailleurs, l’ASEAN n’hésite plus à opérer de façon autonome, comme elle le fit en septembre 2023 à l’occasion d’un exercice naval inédit aux abords des îles Natuna. Seuls Brunei, l’Indonésie, la Malaisie et Singapour avaient envoyé des bâtiments de combat.
Enfin, une option se dessine : celle du Sud et d’une connexion avec l’Océanie, par exemple au travers de divers forums comme celui des îles du Pacifique (dont sont partenaires la Malaisie, l’Indonésie et Singapour et avec qui le secrétariat de l’ASEAN a signé un protocole d’accord en 2023) ou encore l’Alliance of Small Island States (AOSIS), au sein de laquelle Singapour se montre très active. Leurs préoccupations (sécurité plus « humaine », centrée sur l’individu, que « traditionnelle » et centrée sur l’État) et leurs contraintes (« paix – guerre » sino-américaine, selon les mots du général Beaufre) sont les mêmes : une occasion de mieux travailler ensemble pour tenter de faire émerger la « puissance des faibles » (5) ?
Notes
(1) « À Singapour, embouteillages en vue pour les installations militaires étrangères dans le “Djibouti asiatique” », Intelligence Online, 8 juillet 2024 (https://www.intelligenceonline.fr/renseignement-d-etat/2024/07/08/a-singapour-embouteillages-en-vue-pour-les-installations-militaires-etrangeres-dans-le-djibouti-asiatique,110252599-eve, consulté en décembre 2024).
(2) US Studies Centre, « Dedication or distraction: Comparing US Indo-Pacific engagement under the Obama, Trump, and Biden presidencies », 11 novembre 2022 (https://www.ussc.edu.au/publication-alert-dedication-or-distraction-comparing-us-indo-pacific-engagement-under-the-obama-trump-and-biden-presidencies, consulté en décembre 2024).
(3) ASEAN Studies Centre, « The State of Southeast Asia – Survey Report », Singapour, ISEAS, 2024, p. 48.
(4) Laura Silver, « More people view the U.S. positively than China across 35 surveyed countries », Pew Research Center, 9 juillet 2024 (https://www.pewresearch.org/short-reads/2024/07/09/more-people-view-the-us-positively-than-china-across-35-surveyed-countries, consulté en décembre 2024).
(5) « La puissance des faibles : repenser les relations internationales », entretien avec Bertrand Badie, Sciences Po, 2020 (https://www.sciencespo.fr/fr/actualites/repenser-les-relations-internationales, consulté en décembre 2024).
Légende de la photo en première page : L’USS Gabrielle Giffords (LCS-10) avec le RSS Steadfast, de la classe Formidable, en mer de Chine méridionale, en mai 2020. (© US Navy)













