Plus de dix ans après la première invasion de l’Ukraine et près de quatre ans après la deuxième, la remontée en puissance est devenue un enjeu stratégique essentiel pour les armées comme pour l’industrie. Elle peut s’adosser à une configuration historique inédite, entre consensus national et adhésion de la population et montée en puissance d’outils de financement européens ayant permis à l’Union de trouver sa place sur les questions de défense. Mais force est de constater que le réarmement trouve rapidement ses limites.
À la lecture des pages « contrats » depuis quatre ans, on sera doublement frappé par l’augmentation rapide du nombre de contrats officiellement conclus par les États européens et par le faible nombre, comparativement, de ceux annoncés par la France. Certes, on peut se dire que cette dernière déroule la planification issue des Lois de programmation militaire ; que tous les contrats ne sont pas rendus publics (ce qui vaut aussi, évidemment, pour les autres États européens) ; que la stratégie des moyens adoptée offrait une gamme capacitaire plus large qu’ailleurs en Europe, où des rattrapages étaient nécessaires ; et que donc le besoin d’investissements se fait moins sentir que dans d’autres États.
Cette vision optimiste se heurte cependant à un premier paradoxe de la remontée en puissance. En effet, si la France part de moins loin que d’autres dans son réarmement, elle est aussi confrontée, comme eux, à des besoins relativement nouveaux : typiquement, les drones et les Munitions téléopérées (MTO), la robotique terrestre et navale, le leurrage, la guerre électronique offensive, les capacités de frappe à longue portée, l’IA et bien évidemment le cyber. Elle fait également face à des déficits hérités des deux Livres blancs de 2008 et de 2013, qui consacraient un tournant expéditionnaire, tout en réduisant massivement des capacités qu’il faut à présent redévelopper… et qui n’ont pas nécessairement été délaissées par d’autres États européens. Typiquement, c’est le cas pour les différentes capacités du génie – franchissement, minage, déminage, contre-mobilité – et de la défense aérienne, qui ne se limite pas qu’à la lutte contre les drones.
Il y a donc un enjeu d’additivité des technologies : les nouvelles ne remplacent pas les plus anciennes, tout en sachant que ces dernières doivent également être modernisées ou remplacées, à commencer par la dissuasion nucléaire. C’est d’autant plus le cas que si les vecteurs (blindés, avions, bâtiments) attirent l’attention et font l’objet de l’essentiel de la couverture médiatique, disposer de stocks, pétroliers ou de munitions importe également. Or, des années d’opérations et les dons à l’Ukraine ont eu des conséquences directes sur ce secteur plus opaque, qu’il s’agisse de la disponibilité ou de l’évolution des coûts, qui dépend notamment de l’offre et de la demande : le matériel peut être souverain, les matières premières nécessaires pour le construire, elles, ne le sont pas nécessairement. Derrière l’enjeu d’additivité, il y a donc aussi le paradoxe d’une reconstruction capacitaire à opérer dans certains domaines.
Cette additivité a donc des conséquences budgétaires : il faut acheter aussi bien des camions et des missiles air-air que des algorithmes et de la robotique. Or on peine à voir comment la LPM, lancée sur sa trajectoire budgétaire, traduit opérationnellement le déclaratoire de l’« économie de guerre ». Certes, comparativement à ce qui était initialement prévu, 6,5 milliards d’euros supplémentaires ont été débloqués, ce qui permettra d’atteindre en 2027 l’objectif fixé pour 2030 – ce qui élimine l’inconnue d’une exécution intégrale de la LPM après la prochaine élection présidentielle. Les plus importantes « marches budgétaires » auront donc été franchies, mais l’observateur constatera aussi avec inquiétude que, dans le même temps, les dépenses publiques continuent de filer ailleurs, d’une manière transpartisane, sans que leur structure soit remise en question. La France apparaît ainsi comme le seul pays européen qui ne cherche pas à réduire ses dépenses publiques… finançant le déficit notamment par une dette dont le service a coûté 59 milliards en 2024 et qui devrait coûter environ 55 milliards en 2025, et sans, dans le même temps, parvenir à régler des questions telles que la réforme de retraites. La problématique, ici, tient moins à la structure des finances publiques qu’à la liberté d’action qu’elles permettent au niveau politico-stratégique : s’il fallait demain décider de la mise en place de dix batteries sol-air supplémentaires, la seule option serait de creuser encore plus la dette, avec pour conséquence la dévalorisation des cotations de la France… et de plus hauts taux d’intérêt. Derrière l’enjeu budgétaire, il y a donc le paradoxe d’une décorrélation entre le poids des dépenses publiques et les besoins en termes de défense.
Enfin, il faut aussi constater que les moyens financiers ne permettent pas nécessairement d’optimiser les outils de production. Le paysage de l’offre et de la demande de matériels militaires en Europe est contrasté. D’un côté, on constate un important accroissement de la demande, doublé d’une urgence dans la concrétisation des commandes : les États choisissent vite, sans se coordonner, ce qui contribue à nourrir l’inflation du coût des matériels. Ce « réveil brutal de la demande » a notamment pour effet de voir des acteurs américains, israéliens et sud-coréens renforcer leur ancrage comme leurs portefeuilles de clients européens, au détriment des acteurs locaux. D’un autre côté, ce « chacun pour soi », qui n’a pas pu être tempéré par les acteurs multinationaux de la stratégie des moyens, se traduit également au niveau industriel : l’appel à la constitution de champions européens n’a pas plus d’efficacité aujourd’hui qu’il y a 20 ans.














