Ce jeu est cependant risqué : rares sont les acteurs européens qui peuvent investir suffisamment pour monter en puissance, et gagner ainsi la masse suffisante pour absorber les plus faibles et se positionner correctement face à la concurrence. Or, là où Paris demandait à ses industriels d’investir en promettant des commandes qui ne sont pas systématiquement été concrétisées, Berlin et Londres faisaient en sorte que BAE Systems ou Rheinmetall puissent emprunter plus rapidement et plus facilement, en allégeant les démarches administratives nécessaires, par exemple, à la construction de nouvelles installations. Certes, les industriels, français comme européens, ont vu leurs carnets de commandes se remplir et il y a lieu de s’en réjouir. Mais il faut aussi constater qu’ils ne se sont pas nécessairement remplis aussi vite et aussi fort que ceux des géants américains – en dépit de l’incertitude imposée par Donald Trump.
Mais si l’on peut se désoler que ce soit pour partie aux États-Unis que les Européens commandent de l’armement au profit de l’Ukraine, il faut aussi s’interroger sur le dimensionnement de l’industrie et sur la gamme de produits proposés. Il n’y a tout simplement pas de HIMARS européen, alors qu’un État comme la France était pourtant partie prenante au programme MLRS dans les années 1980… Cette question de la montée en puissance est plus d’autant saillante que des programmes aussi transverses que structurants, comme le SCAF (Système de combat aérien futur), sont en danger. L’incapacité des industriels à s’entendre – et peut-être surtout celle des gouvernements à se positionner et à faire respecter les accords pris – risque de faire décrocher l’industrie de la demande (1). Nombre de secteurs technologiques évoluent rapidement et attirent un plus grand nombre d’acteurs – New Defence comprise – dans un contexte où l’exportation est une condition de survie. C’est donc un enjeu, économique et de souveraineté, majeur. Mais cet enjeu fait aussi face au paradoxe d’une fragmentation de plus en plus marquée.
Au bilan de ces trois enjeux et d’autant de paradoxes, l’avenir pourrait sembler sombre pour les forces, limitées dans leurs ambitions, comme pour l’industrie. Néanmoins, plusieurs choix opérés par le passé s’avèrent payants stratégiquement, y compris dans le contexte actuel. C’est évidemment le cas pour la dissuasion, qui n’aura jamais été aussi nécessaire : l’autonomie stratégique, en la matière, est non seulement maintenue et pérennisée. Certes, cela a pour conséquence de devoir réduire les commandes de capacités conventionnelles… qui bénéficient cependant des efforts liés à la dissuasion. Les domaines des matériaux et des systèmes de propulsion ou de navigation, nécessaires pour la dissuasion, ont conféré aux industriels français une expertise de premier plan dont bénéficient d’autres systèmes de forces : lorsque le guidage des bombes planantes GBU‑39 américaines était brouillé par les forces russes, les AASM Hammer atteignaient leurs cibles. Reste cependant à voir comment ces joyaux de la couronne peuvent être mis à profit comme autant de leviers de négociation dans la grande bataille industrielle qui s’annonce…
Note
(1) À cet égard, la question n’est pas de savoir si la France peut produire un système comprenant un avion de sixième génération : elle est de savoir si elle peut le financer seule puis l’exporter pour le rentabiliser ou si elle peut s’en passer.
Légende de la photo en première page : L’ARX-30. L’apparition de nouveaux systèmes n’élimine pas la nécessité de moderniser les plus anciens… (© KNDS)













