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Après Bachar al-Assad : doutes et espoirs chez les révolutionnaires syriens

La révolution apparaît comme un processus ayant eu un impact puissant et durable sur tous les aspects du monde et de la vie des Syriens déplacés en Turquie : un processus continu et inachevé, ancré dans des événements de l’histoire locale et régionale, et conceptualisé comme épousant une temporalité cyclique plutôt que linéaire. La révolution, en tant que mouvement circulaire, pourrait sembler indexer le sens originel du mot, c’est-à-dire la révolution (le parcours cyclique) des planètes. Cependant, ce n’est pas un retour circulaire au passé, mais plutôt une répétition différente du passé à laquelle Abou Zein faisait allusion.
En 2015, à la suite de l’apparente défaite de leur révolution née en 2011, mes interlocuteurs, des révolutionnaires déplacés en Turquie, attendaient un avenir qui ne soit pas un temps utopique opposé à un passé à oublier. Ils voyaient le futur lointain comme le temps du succès de la révolution, tandis que le futur proche apparaissait comme le présent, un temps incertain et précaire : c’était le temps de la défaite de la révolution.

C’est pourquoi la libération soudaine et inattendue de la Syrie en décembre 2024 a fait renaître un immense espoir : celui d’un présent et d’un avenir meilleurs, mais aussi l’espoir que la révolution soit enfin victorieuse et que son héritage perdure. Cependant, ceux qui ont habité à Idlib et vu les modes de gouvernance de la HTC, qui dirige la ville depuis 2017, doutent que le départ de Bachar al-Assad marque la fin du processus révolutionnaire. « Nous (à Idlib), on connaît Al-Joulani ; eux (le reste de la Syrie) connaissent Al-Charaa », me dit Racha, une habitante d’Idlib, en janvier 2025. Elle rappelle qu’elle et ses concitoyens ont vécu sous le joug de la HTC et de son Gouvernement du salut syrien entre novembre 2017 et décembre 2024, et qu’ils ont souffert de leur oppression. Néanmoins, malgré les doutes qui l’assaillent, elle ajoute que la « chute de Bachar reste le meilleur scénario possible pour les Syriens ». Elle est en cela rejointe par les autres révolutionnaires rencontrés à Idlib et ailleurs après la libération du pays : la chute du régime est une joie et un soulagement immenses, un événement à célébrer sans limites, même si les doutes persistent concernant Ahmed al-Charaa et ses acolytes.

Le 7 décembre 2024, Lena, une révolutionnaire originaire de Homs âgée d’une trentaine d’années réfugiée en Turquie, dit : « Qu’est-ce qui pourrait être pire que la situation actuelle ? 500 000 personnes tuées, 150 000 emprisonnées, 6 millions de personnes déplacées, l’économie du pays totalement détruite, un des taux de pauvreté parmi les plus élevés. Et pour couronner le tout, nous avons Bachar al-Assad… Nous n’avons rien à perdre, nous avons tout perdu. Je suis donc convaincue que sa chute sera un moment de pure joie. » Une des sources d’espoir est la libération des détenus et la réapparition de personnes portées disparues depuis des années, ainsi que l’horizon de justice que la fin de la dictature laisse percevoir.

Libérer les prisons

Avec l’ouverture des prisons, les familles des détenus se sont précipitées vers les geôles. Moustapha, originaire d’Idlib, est arrivé à la tristement célèbre prison de Saydnaya tôt le 8 décembre 2024. Dès le mois suivant, il décrit comment les civils sont entrés dans le centre pénitentiaire avant la venue des factions armées. « Ils ont commencé à chercher leurs proches et à examiner les documents ; ils ont fouillé les cellules et les bureaux dans l’espoir d’obtenir des réponses. » Cette quête de vérité est résumée par Umm Ahmad, une femme d’une soixantaine d’années dont les trois fils ont été victimes de disparition forcée en 2012. Refusant de les considérer comme morts sans preuve, elle est retournée en Syrie après une décennie passée en Turquie, dès le 9 décembre 2024 : « Je n’ai encore rien entendu, dit-elle le jour même, la situation est chaotique. Je ne sais pas à qui demander de l’aide, mais je veux savoir ce qui leur est arrivé ! »

L’espoir de retrouver des proches détenus et disparus a été amplifié par l’ouverture inattendue de toutes les prisons du régime et des branches de sécurité. Selon Ayman, révolutionnaire d’une trentaine d’années originaire de la Ghouta orientale, incarcéré pendant quatre ans à Saydnaya pour avoir participé à des manifestations et qui travaille dans une organisation qui défend les droits des anciens détenus, « il ne faut jamais perdre espoir. Même la femme d’un homme qui a disparu pendant la guerre civile libanaise (1975-1990) espérait encore que son mari ferait partie des personnes libérées des prisons du régime. Et regarde : certains ressortissants jordaniens et libanais ont effectivement été libérés ».

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