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Après Bachar al-Assad : doutes et espoirs chez les révolutionnaires syriens

De nombreux comités ont été formés en exil depuis 2011 par les proches de détenus et de disparus. D’anciennes victimes de torture ont demandé justice devant des tribunaux étrangers. Et, depuis le renversement du régime, les familles et leurs défenseurs ont occupé les rues des villes syriennes, organisant des manifestations, des réunions et diffusant des photographies des prisonniers qui ne sont pas réapparus après l’ouverture des prisons du régime. Avant le 8 décembre 2024, la possibilité d’une justice et d’une responsabilité généralisées en Syrie semblait un rêve lointain, mais la chute du régime a peut-être ouvert la voie à un changement.

Yassin est rentré à Damas en avril 2025, après quatorze ans d’absence. Alors qu’ils voyageaient ensemble vers Deraa, ­Mohamed lui a demandé s’il prévoyait de se rendre à la prison de Saydnaya pendant son séjour. Yassin a répondu avec un haussement des sourcils et un claquement de langue, signifiant « non ». Mohamed a ensuite raconté sa propre expérience de retour à la branche de sécurité militaire où il avait été emprisonné, et les sentiments intenses de paix et de justice que cela lui avait procurés. Puis, se tournant vers Yassin, il lui a demandé : « Tu ne veux pas trouver la paix en retournant là-bas ? Tu ne veux pas revoir tout cela maintenant que nous avons obtenu un peu de justice ? » Yassin a rétorqué : « Quelle justice ? La justice, ce n’est pas la libération des détenus. La justice, c’est la reconstruction du pays, et cela prendra du temps ! » Pour Yassin, la justice ne peut être rendue qu’à l’échelle collective, et non individuelle. Et le processus sera long.
Dès les premiers jours de la libération, les collectifs de familles de détenus et de disparus ont commencé à occuper l’espace public syrien avec des manifestations, des sit-in et l’affichage de photographies de leurs proches placardées sur les murs et monuments des places et des rues des villes libérées. Une première conférence réunissant des organisations créées en exil a également eu lieu dans les premiers mois suivant la chute du régime. Une commission spéciale a été mise en place par l’ONU – l’Institution indépendante pour les personnes disparues en Syrie (IIMP) –, ainsi que le Comité national pour la justice transitionnelle.

La question de la justice est de plus en plus prégnante en Syrie, alors que des massacres ont eu lieu sur la côte en mars 2025 et à Soueïda en juillet, et que la population s’inquiète de voir des dignitaires du régime déchu, des chabihas et d’anciens geôliers ayant torturé et tué des prisonniers, commis des atrocités, vivre librement. Dans certaines parties du pays, des groupes de civils et d’anciens rebelles se rendent justice eux-mêmes : à Alep, par exemple, des assassinats ont lieu presque tous les jours. Le gouvernement provisoire avance à pas hésitants, même s’il a tendu la main à la société civile sur le dossier des disparus, alors qu’il faut recouper les informations, fouiller les archives de l’ancien régime, localiser les fosses communes, identifier les corps… Quel modèle les nouveaux dirigeants adopteront-ils pour penser la justice et la réconciliation ? 

Note

(1) Ce texte est basé sur une série de travaux ethnographiques réalisés par l’auteure auprès de révolutionnaires syriens déplacés en Turquie entre 2014 et 2019, et dans leur pays entre décembre 2024 et juillet 2025.

Légende de la photo en première page : Après plus d’un demi-siècle de dictature, les Syriens ont renversé la famille Al-Assad (ici, une statue de Hafez) le 8 décembre 2024. © Shutterstock/Mohammad Bash

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°68, « Syrie : année zéro », Octobre-Décembre 2025.
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