Des fronts structurants
Comme dans toute guerre d’attrition, la principale variable permettant au système militaire de poursuivre la lutte est économique, d’autant plus que les primes d’engagement et soldes sont importantes et qu’elles constituent la principale raison de l’engagement des volontaires. L’économie est évidemment également essentielle pour la production de matériel militaire. Or elle est mise sous pression par la baisse des revenus pétroliers, charbonniers et gaziers ; l’inflation ; des taux d’intérêt élevés ; un déficit qui se creuse ; la baisse des investissements étrangers ; et des impôts accrus sur les sociétés (9). À la combinaison des sanctions et des frappes sur les sites liés aux hydrocarbures, il faut ajouter, depuis fin 2025, les attaques et actions à l’égard des pétroliers de la « flotte fantôme », maillon essentiel de la chaîne de valeur des exportations russes.
La Russie est donc entrée dans une économie de guerre, avec une forte hausse de la commande publique dans le secteur de l’armement, mais aussi en faisant massivement appel à l’immigration, vietnamienne ou indienne, pour compenser les départs des hommes vers les forces. Elle a également su compenser une partie des sanctions, notamment sur les moyens de paiement. Cependant, l’engagement massif de l’État, comme la guerre elle – même, a des conséquences pour le reste de l’économie, avec un grand nombre de faillites (50 000 faillites nettes au premier semestre 2025), soulignant la dépendance du modèle russe aux exportations comme sources de rentrées budgétaires. La militarisation de l’économie pourrait ainsi compromettre la stabilité économique dans les prochaines années, l’IFRI évoquant un « ralentissement important » d’ici à 2030 (10).
La question économique est indissociable de celle des coopérations et des relations internationales. La fin des exportations massives vers l’Europe a entraîné le développement de celles en direction de la Chine et de l’Inde. Or, si la Chine représente à présent 34 % du commerce extérieur de la Russie (11), elle est aussi essentielle à l’industrie de guerre russe, par la vente de biens à double usage : semi – conducteurs, matériels électroniques, composants divers pour les drones, machines – outils, ainsi que des matières premières comme le germanium et le gallium. Les dépendances sont également importantes au regard de l’Iran et de la Corée du Nord, cette fois pour de l’armement, mais aussi, concernant la deuxième, des combattants. Si ces dépendances ont un coût budgétaire et de transferts technologiques, elles posent aussi la question de la stabilité des alliances russes. Or, au-delà de la situation iranienne, dont on verra ce qu’il advient, la Russie a perdu plusieurs de ses alliés au fil du temps : Syrie, Venezuela et même Arménie – ce qui n’a pas de conséquences sur la guerre d’Ukraine, mais en a sur son influence. Moscou gagne en revanche un « alliédversaire » de circonstance, et de poids : les États-Unis, qui abandonnent leur soutien à l’Ukraine et dont les revendications affaiblissent l’OTAN et l’Union européenne, elle-même considérée comme un adversaire.
Des objectifs à long terme
Dès 2010, la Russie a fait de l’OTAN la première des menaces, alors qu’elle avait déjà suspendu, en 2007, sa participation au Traité sur les forces conventionnelles en Europe (qu’elle a définitivement quitté en novembre 2023). Cet objectif de fragmentation de l’Alliance reste poursuivi, y compris en maintenant une pression via des actions sous le seuil de violence – voire à l’apex, par des actions de sabotage. De même, tout indique que la Russie renforce son attention à l’ouest, avec le rétablissement des districts militaires de Moscou et de Leningrad en mars 2024 (12) – non sans arrière – pensées à l’égard du corps des officiers, dont la loyauté sera cruciale pour la survie du régime.
Notes
(1) Les pertes de l’aviation sont examinées dans l’article consacré aux VKS de ce hors-série. Pour ce qui concerne les bâtiments majeurs, la marine russe a perdu un croiseur, deux sous-marins, trois corvettes, un collecteur de renseignement et quatre bâtiments de débarquement (Stijn Mitzer et coll., « Attack On Europe: Documenting Equipment Losses During The 2022 Russian Invasion Of Ukraine », https://www.oryxspioenkop.com, consulté le 21/01/2026 à 9 h).
(2) Voir notamment Charlie Edwards et Nate Seidenstein, « The Scale of Russian Sabotage Operations Against Europe’s Critical Infrastructure », IISS, Londres, août 2025.
(3) Comparativement, en 2022, il était question de 10 200 chars, 8 500 véhicules de combat d’infanterie, 6 000 transports de troupes, 18 675 obusiers et 3 220 lance-roquettes multiples. Là aussi, les chiffres étaient surévalués et comprenaient des systèmes inaptes à une remise en condition.
(4) C’est notamment le cas dans le domaine de l’artillerie, les tubes devant être régulièrement remplacés.
(5) Pour une analyse : Pierre Petit, « Retour sur le défilé russe du 9 mai 2015 : analyse de la famille Armata », Défense & Sécurité Internationale, no 117, septembre 2015.
(6) Voir https://en.zona.media/article/2026/01/16/casualties_eng-trl, consulté le 21 janvier 2026.
(7) Yuri Fedorov, « Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre », Études de l’IFRI, no 48, novembre 2024.
(8) AFP, « Russia’s New Military Recruits Dipped in 2025 Figures Show », The Moscow Times, 16 janvier 2026.
(9) Voir notamment Thomas Gomart (dir.), « Europe-Russie. Évaluation des rapports de force », Études de l’IFRI, novembre 2025.
(10) Ibidem, p. 17.
(11) Ibidem.
(12) Le district militaire ouest étant dissous, tout comme le statut de district militaire de la flotte du Nord est perdu.
Légende de. la photo en première page : Des T-90A russes au cours d’un exercice en Biélorussie, en 2016. (© Maksim Safaniuk/Shutterstock)













