Il reste également à voir l’état des capacités cyberélectroniques appuyant les frappes à longue distance. En 2007, lors du raid sur la Syrie, Israël aurait employé un système appelé Sutter permettant, suivant les versions, d’« enneiger » les écrans radars ou de faire disparaître les échos des appareils assaillants. Celui-ci utiliserait le retour de l’onde radar pour opérer des modifications logicielles dans les systèmes intégrés de défense aérienne (6). Depuis lors, on ne sait pas grand – chose de plus sur ce système. L’arrivée prochaine du F‑15IA en plus de 75 F‑35A portera la flotte de frappe à 125 appareils ; en plus de 97 F‑16I Sufa, mais appuyés par seulement quatre KC‑46 Pegasus, ce qui réduit les options de raids massifs vers l’Iran, à tout le moins sur le papier.
En réalité, la géostratégie aérienne israélienne a changé au rythme de celle de la région. Le déploiement d’un dense réseau sécuritaire iranien – opérant une projection par proxys interposés – est particulièrement mal vu d’États comme l’Arabie ou les Émirats qui craignent également un « passage de seuil nucléaire » de Téhéran. À cet égard, les accords d’Abraham – qui ne sont que suspendus du fait de la réaction israélienne aux attaques du 7 octobre 2023 – légitiment et d’une certaine manière formalisent avec l’État hébreu une coopération sécuritaire qui était déjà engagée depuis plusieurs années. De là à ce que des appareils israéliens transitent par les espaces aériens régionaux et/ou bénéficient de capacités de ravitaillement en vol non négligeables de Riyad et d’Abou Dhabi, l’hypothèse mérite d’être posée.
Occupation aérienne et capacités de frappe
Si le scénario d’un engagement contre l’Iran continue d’être structurant de la stratégie aérienne israélienne, les choix opérés en stratégie des moyens permettent aisément des bascules sur des opérations menées certes sur de plus courtes distances, mais parfois plus exigeantes. Depuis les années 1990, on ne compte plus les épisodes de ce qui est qualifié par Tsahal de « tonte du gazon », qui reflètent concrètement une stratégie d’endiguement par une voie qui est essentiellement aérienne – plus spécifiquement, aérurbaine (7) – et où les frappes relèvent tour à tour de l’interdiction des moyens militaires du Hamas et de groupes alliés comme le Djihad islamique, mais aussi de la punition. Ces frappes s’opèrent parallèlement à une véritable « occupation aérienne », conséquence du désengagement de Gaza en 2005, menée à l’aide de drones dont il est remarquable de constater qu’Israël n’a jamais reconnu les avoir armés (8).
La dichotomie « interdiction/punition » est cependant problématique dans son articulation, parce qu’elle relève de logiques largement antinomiques qui se révèlent à l’aune d’« Épées de fer ». La structure même des frappes est ainsi révélatrice. Historiquement, l’armement guidé a systématiquement été utilisé dans les épisodes aérurbains, à la remarquable exception de la guerre commencée en octobre 2023 et qui a vu l’emploi – et sa publicité – de bombes M117 de 340 kg, largement utilisées durant les guerres de Corée et du Vietnam. Arme de destruction par excellence, cette bombe a d’abord servi à ouvrir des itinéraires, mais elle est devenue indissociable des actions aériennes israéliennes. L’essentiel des munitions, pour autant, est guidé : il s’agit de frapper des bâtiments spécifiques, des positions défensives ou encore des entrées de tunnels. Or, paradoxalement, une interdiction des capacités militaires bien conduite doit s’appuyer des frappes précises.
Autre aspect d’une hésitation entre logiques différenciées, Israël s’est toujours positionné en champion de la précision, notamment en engageant des « frappes d’avertissement » sur le toit des immeubles avant de procéder à leur destruction, permettant aux habitants de les quitter. En réalité cependant, ce qui apparaît de prime abord comme une mesure humanitaire est surtout le reflet d’une vision punitive de la puissance aérienne, permettant également aux cadres des groupes armés de s’enfuir avant la destruction de leur immeuble. Cette dichotomie est d’autant plus problématique une fois « magnifiée » par les opérations d’octobre-décembre 2023. La généralisation des destructions peut ainsi renvoyer partiellement à une interdiction des capacités militaires du Hamas et de ses alliés, mais porte une espérance quasi douhétienne. Le médium de la punition collective semble ainsi chercher une révolte populaire contre ceux qui ont provoqué massacres et destructions.
Or cette approche, essentiellement construite sur l’expérience britannique de 1917, s’est révélée historiquement erronée. Que ce soit contre le Royaume – Uni en 1940, contre le Japon ou l’Allemagne nazie, les populations ne se sont pas rebellées contre leurs gouvernements, les forçant à signer la paix. Soit un type de configuration qui, quand bien même elle serait réalisée dans la bande de Gaza, pose la question de ce que serait la paix… In fine, sauf à envisager une approche semblable à celle observée en Tchétchénie et où la puissance aérienne nivelle physiquement au profit des avancées terrestres, les actions aériennes israéliennes, par leur indistinction, seront probablement source d’effets politiques indésirables, à l’égard de la communauté internationale, des alliés de l’État hébreu, mais aussi des populations palestiniennes elles – mêmes. Mais elles jouent également un rôle tant à l’égard des États arabes ou de l’Iran qu’à celui des diasporas palestiniennes.













