Tandis que la guerre en Ukraine se prolonge, la solidarité américaine face à la menace russe semble de plus en plus conditionnelle. Après la crise du Groenland, quels critères pourront servir de base à l’émergence d’une « OTAN 3.0 » ?
Alors que l’Organisation du traité de l’Atlantique nord paraissait avoir été « réveillée par le pire des électrochocs » (1) après l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, les menaces formulées en janvier 2026 par l’administration américaine à l’encontre du Groenland — territoire danois et donc allié — ont ravivé le doute sur la solidité de l’Alliance atlantique. L’évocation par Washington d’une prise de contrôle « d’une manière ou d’une autre » et ensuite de sanctions commerciales — avant un désamorçage à Davos (Suisse) — a mis sous tension les principes mêmes du traité de l’Atlantique nord.
Malgré l’annonce d’un accord, concrétisé par l’opération otanienne « Arctic Sentry » (Sentinelle arctique), l’épisode a confirmé une inflexion durable : celle d’un engagement américain plus explicitement conditionnel. Il accélère la perspective d’une « OTAN 3.0 » structurée autour d’un pilier européen renforcé, alors que la guerre en Ukraine se prolonge et que le risque d’une agression contre un État membre est désormais envisagé à un horizon de deux à trois ans (2).
Une conditionnalité américaine devenue structurante
Dès la mise en place de l’Alliance atlantique, l’engagement américain en Europe est conçu comme politiquement réversible. La résolution Vandenberg, signée en juin 1948, ainsi que le traité de Washington (ou traité de l’Atlantique nord, signé en avril 1949), consacrent la responsabilité nationale et l’absence d’automaticité militaire. Dans ce dernier, l’article 3 impose un effort propre de défense, tandis que l’article 5 laisse à chaque État le choix des moyens de réponse et que l’article 13 reconnait la possibilité d’un retrait. L’OTAN repose ainsi sur une solidarité volontaire et non sur une garantie inconditionnelle.
Cette ambivalence a nourri des tensions récurrentes sur le partage du fardeau, Washington demandant un effort accru tout en conservant les capacités structurantes. Perceptible dès les années 1960 (3), cette dynamique s’est renforcée avec le pivot américain vers l’Asie engagé à partir de 2011, lequel a progressivement transformé le partage de responsabilités (burden-sharing) en transfert explicite de responsabilités (burden-shifting).
Depuis sa création, l’OTAN a traversé des crises politiques significatives — y compris l’affrontement entre deux alliés lors de la crise chypriote en 1974 — sans que soit pour autant remise en cause son utilité stratégique. Ces crises ont exprimé des divergences profondes, mais jamais une fragilisation durable du cadre collectif. En revanche, les opérations menées depuis les années 1990 ont révélé des déséquilibres persistants : des Balkans à la Libye puis à l’Afghanistan, les Européens ont démontré leur dépendance au leadership et aux moyens américains, tandis que le retrait des troupes otaniennes d’Afghanistan en 2021 a mis en lumière l’asymétrie persistante du processus décisionnel au sein de l’Alliance.
La solidarité américaine liée aux efforts des alliés
La seconde invasion de l’Ukraine en février 2022 a confirmé la dépendance persistante de l’Alliance au soutien capacitaire américain. Celui-ci s’inscrit désormais dans une logique plus transactionnelle et conditionnelle, introduisant une incertitude accrue quant aux modalités et à la portée de l’engagement des États-Unis. Cette évolution a été formalisée au niveau doctrinal dans la nouvelle National Security Strategy, qui ne présente plus l’OTAN comme une garantie automatique et — fait révélateur — ne mentionne pas l’article 5, contrairement à la stratégie de sécurité nationale de l’administration précédente. L’assistance américaine y est explicitement liée à un effort accru des États membres — porté jusqu’à 5 % du PIB au sommet de La Haye de 2025 — dans la perspective d’un pilier européen renforcé. Washington envisage ainsi, à partir de 2027, un transfert progressif de la responsabilité principale de la défense conventionnelle du continent, sans pour autant remettre en cause les dépendances structurelles liant l’autonomie européenne aux capacités américaines (4).














