La fin de sept décennies d’insouciance occidentale sous le parapluie américain rebat les cartes de la dissuasion nucléaire et des doctrines militaires. Si la nécessité de réarmer l’Europe fait consensus à Bruxelles, il reste encore à mettre en œuvre cette dynamique et à en préciser l’orchestration nationale, alors qu’une nouvelle forme de dissuasion apparait, cette fois de nature purement robotique.
Face à une menace russe grandissante, et dans un contexte de retour d’un conflit de haute intensité aux portes de l’Europe, le premier défi à relever concerne notre dissuasion nucléaire et sa perception, à son juste niveau, par nos compétiteurs. Un triplement du nombre de nos têtes nucléaires constituerait un premier message fort envoyé à la Russie. Avec près de 300 têtes opérationnelles, la France est la première et la seule puissance nucléaire du club européen. Elle occupe donc une position centrale dans la construction d’une défense crédible et dissuasive. Le Royaume-Uni possède quant à lui 225 têtes actives. Ces effectifs sont jugés « échantillonnaires » par le président Vladimir Poutine et sont régulièrement moqués par les élus et les médias russes, qui opposent fièrement la supériorité numérique de leurs 4 300 têtes nucléaires.
Un moyen efficace pour l’Europe de redevenir un compétiteur crédible aux yeux de la Russie serait de procéder à une augmentation conséquente du nombre de têtes nucléaires en France et au Royaume-Uni, afin d’atteindre idéalement, en trois ans, un effectif de l’ordre de 1 000 têtes chacun. En plus de ces 2 000 têtes, l’Allemagne pourrait s’engager à son tour dans le développement de sa propre dissuasion nucléaire, avec un soutien technologique franco-britannique. Une telle montée en puissance ferait entrer l’Europe dans le top 3 mondial, en rééquilibrant le ratio capacitaire avec la Russie, et attesterait pleinement de notre réarmement.
Préparer l’Europe au combat robotisé multi-domaines autonome et à la dissuasion robotique
En complément de la mise à niveau de notre dissuasion nucléaire, il est urgent d’adapter nos capacités conventionnelles aux évolutions du combat de haute intensité et à la robotisation du champ de bataille à toutes les échelles. Le conflit russo-ukrainien a mis en lumière une évolution rapide vers une guerre robotisée aéroterrestre et navale. Durant l’année 2025-2026, les drones aériens FPV (First Person View) ont provoqué 75 % des pertes russes et ukrainiennes sur le terrain. En saturant l’espace de combat, les drones le rendent transparent pour l’adversaire et obligent les belligérants à s’enterrer de part et d’autre de la ligne de front, figeant durablement les positions. L’usage généralisé des drones FPV instaure sur la ligne de front une « kill zone » (zone mortelle), sur une largeur évolutive de 30 à 40 kilomètres, devenue invivable pour les soldats humains, dont la probabilité de survie tend vers zéro en quelques minutes. Ce territoire est désormais celui des robots, qui s’y affrontent à l’occasion de duels aéroterrestres et de manœuvres d’interception air-air menées par des drones intercepteurs. Espace fortement brouillé, avec un système de positionnement par satellites bloqué (GNSS/GPS denied), il impose le recours à des techniques d’IA pour la navigation autonome, telles que le PNT (Positioning, Navigation, and Timing), ou à des liaisons filaires par fibres optiques accrochées aux drones aériens. Le machine learning devient indispensable pour franchir le mur du brouillage et poursuivre la mission en autonomie.
La lutte antidrones (LAD) est une fonction à la fois prioritaire et très complexe sur le champ de bataille. L’avantage demeure toujours du côté de l’attaquant opérant un drone kamikaze. La neutralisation de ce type de drone repose sur l’empilement de plusieurs niveaux technologiques : détection, identification ami-ennemi, suivi, poursuite et interception. Les drones intercepteurs doivent pouvoir voler et manœuvrer très rapidement pour rattraper leurs cibles ; on parle alors de drones hypervéloces. D’une manière générale, les qualités d’un drone aérien de combat se déclinent désormais selon l’acronyme de robotique hyper VAMAFER (Vélocité, Accélération ou Agressivité, Miniaturisation, Autonomie, Furtivité, Endurance, Résilience). La montée en puissance de cette robotique sur le champ de bataille contribue à en expulser le combattant humain et à le remplacer par des machines. L’arrivée imminente de robots humanoïdes chinois et américains en zone de conflit est également susceptible de renforcer cette évolution vers une guerre des drones sans présence humaine. Dans ce contexte d’hyper-robotisation, la course aux armements, tant matériels (hardware) que logiciels (software), est lancée. Elle repose sur l’innovation et sur la capacité à créer de la masse à faibles couts. Les géants chinois et américains se disputent la pole position de cette course en s’appuyant sur des capacités d’innovation en boucles courtes, de production, d’industrialisation et de passage à l’échelle.














