La relation sino-iranienne aujourd’hui
Aujourd’hui, les grandes lignes qui définissent la relation — un certain rejet de l’hégémonie, une relation asymétrique entre la Chine et l’Iran, et un positionnement réaliste plutôt qu’idéologique, surtout à Pékin — restent la meilleure grille de lecture pour comprendre la relation bilatérale. Bien entendu, avec l’évolution du statut de l’empire du Milieu comme puissance montante, le cœur de cette relation s’est complexifié. La BRI (Belt and Road Initiative, ou nouvelles routes de la soie chinoises) fait de l’Iran un partenaire encore plus important que par le passé, en raison de son rôle stratégique pour la connectivité eurasiatique.
Sans un Iran stable, le corridor économique Chine-Asie centrale-Asie de l’Ouest associé à la BRI est voué à l’échec. De la même manière, depuis 2005, l’Iran voit clairement son salut dans son arrimage vers l’est, en particulier vers la Chine. Sa position géographique lui permet d’être au cœur de futurs projets de corridors énergétiques essentiels à l’économie chinoise (7). La Chine reste un client indispensable pour l’Iran sur le plan pétrolier : en 2025, les Chinois ont acheté au moins 80 % du pétrole exporté par Téhéran, bénéficiant de prix réduits rendant la violation des sanctions occidentales profitable (les raffineries chinoises économisent entre 8 et 10 dollars par baril) (8). À bien des égards, l’Iran reste donc un partenaire clé pour Pékin.
Mais cela signifie-t-il forcément que la Chine serait prête à s’aligner sur l’Iran contre les États-Unis ? Rien n’est moins sûr. Une analyse sérieuse de l’accord de coopération stratégique entre la Chine et l’Iran, signé le 27 mars 2021, semble avoir été surestimée par les commentateurs occidentaux. Par exemple, la somme de 400 milliards de dollars d’investissements chinois, souvent évoquée, n’apparait jamais dans les documents officiels de l’accord (9). Plus largement, plusieurs analystes chinois l’ont exprimé sans fard : l’impact des sanctions américaines et l’incertitude qui pèse sur le futur du régime iranien limitent les potentialités de la relation bilatérale (10). Par ailleurs, si la capacité de résistance de l’Iran et sa faculté à mobiliser des alliés locaux ont suscité l’intérêt, voire l’admiration, de certains commentateurs chinois (11), ces derniers ont dû constater la perte d’influence régionale de l’Iran au cours de ces deux dernières années.
Même s’il existe un débat parmi les spécialistes chinois du Moyen-Orient sur l’intérêt d’une plus grande implication de Pékin dans la région, l’approche officielle, ainsi que celle d’analystes influents, restent largement similaires : le Moyen-Orient n’est pas sans importance, mais il n’est pas considéré comme central pour les intérêts nationaux chinois. C’est, par exemple, l’analyse de Chuchu Zhang, du Centre d’études sur le Moyen-Orient de l’Université Fudan (12). De plus, l’idée de choisir un camp au détriment d’un autre reste exclue, dans un contexte où les capitales de la région montrent une capacité à diversifier leurs liens diplomatiques, notamment vers l’Asie. Cette prudence est d’autant plus logique dans une région jugée par Pékin comme fondamentalement instable, non seulement en raison des actions américaines, mais aussi à cause d’une gouvernance locale déficiente (13). Dans ce cadre, se positionner comme un facteur d’apaisement, à l’instar du rôle joué entre l’Iran et l’Arabie saoudite, reste l’approche la plus profitable pour protéger les intérêts nationaux chinois.
Mais ce début d’année 2026 a été marqué par le kidnapping du président vénézuélien, un discours martial des Américains, y compris à l’encontre de certains alliés (comme le Groenland), et un régime iranien de nouveau menacé. Du point de vue chinois, la politique menée par la seconde administration de Donald Trump (depuis janvier 2025) n’est pas isolationniste. Loin d’être le simple résultat des coups de menton d’un président, il s’agit d’une nouvelle manière de projeter la domination américaine, une « hégémonie sélective » qui ne cherche plus à défendre des « biens communs » ou des idéaux pour justifier des actions militaires. Dans une telle logique, la compétition entre grandes puissances et le risque d’escalade se trouvent renforcés (14). Cela pourrait bien signifier, en 2026, un retour à l’impulsion anti-hégémonique qui a pu motiver la relation sino-iranienne par le passé. Par ailleurs, les Chinois savent que le Moyen-Orient peut détourner l’attention américaine de l’Asie-Pacifique, au moins temporairement : il est donc dans leur intérêt de ne pas laisser Téhéran sans défense face à une possible action militaire, israélienne ou américaine. Cela explique le soutien — limité mais réel — apporté à l’Iran pour qu’il retrouve un certain contrôle de son espace aérien (15).













