Les technologies d’IA sont aussi des cibles et pas uniquement des leviers. En raison de leur importance croissante au cœur des infrastructures informationnelles et numériques, elles font l’objet de tentatives non seulement de les tromper, mais aussi de les subvertir, c’est-à‑dire d’en modifier le fonctionnement et les résultats. Bien qu’encore théoriques pour la plus grande part, les méthodes utilisées ciblent les bases de données sur lesquelles s’entraînent les modèles. Or celles-ci sont connectées à Internet depuis la fin de l’année 2024 et le début de 2025. Par conséquent, il est possible d’influencer indirectement leur comportement en modifiant une partie des données disponibles. Étant donné le volume très important que cela représente, il faut imaginer la production d’informations fausses ou erronées en très grand nombre. Néanmoins, il est possible que les réseaux informationnels que construisent les entrepreneurs d’influence (notamment russes) puissent s’approcher de ce résultat. En raison de leur développement et de leur croissance rapide, ils contribueraient à « teinter » les informations disponibles sur Internet. Notamment, le fait de dupliquer en masse les contenus pour des plateformes et des supports différents attirerait les agents qu’utilisent les moteurs de recherche (search engine web crawlers) et les LLM (algorithme de scrapping) pour prospecter Internet. Cette méthode dite de LLM-Grooming aurait d’importantes conséquences sur la qualité de l’espace informationnel et sur la confiance qui lui est accordée (7).
Néanmoins, l’émergence de nouveaux usages et de nouveaux modes opératoires instrumentalisant ou ciblant les technologies d’IA générative ne signifie pas nécessairement leur adoption par le plus grand nombre et encore moins leur généralisation. Ces technologies offrent de formidables opportunités pour automatiser certaines tâches ou pour assister l’humain, de la production à grande échelle à la prise de décision. En la matière pourtant, le mode de fonctionnement des LLM – entraînés sur des jeux de données – éclaire aussi leurs limites. Ils sont mal adaptés aux contextes incertains, particulièrement ceux de la conflictualité. Par ailleurs, leur propension à « halluciner », c’est-à‑dire à inventer des résultats erronés, reste élevée. De ce fait, leur utilisation à des fins offensives, particulièrement dans le cadre de cyberopérations, est risquée pour un acteur qui souhaite maîtriser les effets. Là comme ailleurs, le choix de procédures et de techniques dépend avant tout du cadre opérationnel et organisationnel, lequel inclut des paramètres politiques et juridiques. Sur le spectre allant de l’assistant à l’automate, il est fort probable que seuls certains acteurs glisseront vers le second pôle. À moins que la tentation de recourir à l’IA pour agir à l’échelle industrielle ne devienne pressante au fur et à mesure que les infrastructures numériques se transforment en espaces de conflictualité.
Notes
(1) Anthropic, « Disrupting the first reported AI-orchestrated cyber espionage campaign », 13 novembre 2025 (màj 17 novembre).
(2) Jen Easterly, « The End of Cybersecurity: America’s Defenses Are Failing – but AI can Save Them », Foreign Affairs, 16 octobre 2025.
(3) Derek B. Johnson, « Top AI companies have spent months working with US, UK governments on model safety », Cyberscoop, 15 septembre 2025.
(4) Anthropic, « Threat Intelligence Report », août 2025 ; OpenAI, « Disrupting malicious uses of AI: an update », octobre 2025 ; Google Threat Intelligence Group, « Advances in Threat Actors Usage of AI Tools », novembre 2025.
(5) OpenAI, « Influence and cyber operations: an update », octobre 2024.
(6) VIGINUM, « Analyse du mode opératoire informationnel russe Storm-1516 », SGDSN, 6 mai 2025. Voir aussi Kevin Limonier, « Entrepreneurs de la désinformation : plongée dans l’ombre de la guerre informationnelle russe », Propagations, 28 octobre 2025.
(7) American Sunlight Project, « A Pro-Russia Content Network Foreshadows the Automated Future of Info Ops », 26 février 2025.
Légende de la photo en première page : L’IA s’invite partout et est naturellement un objet cyber. (© Crown Copyright)













