Pérou, Népal, Indonésie, Madagascar ou encore Maroc : les jeunes générations de ces pays se sont mobilisées en 2025. Rassemblées sous le dénominateur commun de la « Gen Z », comment présenter ce mouvement et définir les cadres de son action ?
La « Gen Z » identifie, selon certains chercheurs, les personnes nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010 (1). Les modes d’action de cette jeunesse, qui met en avant le marqueur générationnel, sont régulièrement associés à l’usage des réseaux sociaux. En effet, c’est la toute première génération qui est née avec ces outils numériques et qui a grandi en parallèle de ce développement technologique. De façon quasi innée, elle possède une forme d’agilité dans l’usage du numérique par rapport aux générations précédentes. Elle est également reliée par des symboles communs : le drapeau de la série One Piece, la nature de ses revendications, son répertoire d’actions, virtuelles ou réelles. Néanmoins, derrière ce mot générique de « Gen Z », des cadres et des spécificités nationales restent visibles.
Les mobilisations de jeunes générations prennent place dans des contextes nationaux et des systèmes politiques variés. Ont-elles des points communs notables ?
Dans la majorité des cas observés, il s’agit de pays du « Sud global » ayant une longue tradition de luttes coloniales et postcoloniales propres : par exemple, le chercheur Alex de Jong montre comment le mouvement népalais de 2025 se situe dans la continuité des espoirs déçus du soulèvement de 1990, qui avait transformé le pays en monarchie constitutionnelle multipartite (2). La dynamique contemporaine, toutefois, ne peut pas être comprise sans composer avec un deuxième élément : les effets d’imitation entre ces pays, qui posent la question de l’unité des mobilisations en cours. Des effets de mimétisme avaient déjà été observés avec les précédents mouvements des années 2010. C’était le cas dans des pays du Maghreb, avec les printemps arabes (2011-2012), au Sénégal et au Burkina Faso, avec les printemps africains (2012-2014), ou encore en Asie, à Hong Kong, en 2014 puis en 2019. D’autres mouvements sont survenus après la pandémie de Covid-19, notamment au Sri Lanka en 2022, et au Bangladesh en 2024.
Si l’on observe la structure de toutes ces sociétés, on peut immédiatement remarquer qu’il s’agit globalement d’États jeunes, au double sens du terme : historiquement, mais aussi sur le plan démographique. Selon les estimations consultées, il y a à chaque fois au moins un quart de leur population issue de la « Gen Z » (3). Au Maroc, en 2024, elle constituerait environ 30 % de la population (37,9 millions) ; au Népal, 9 millions sur 30 millions d’habitants ; quant à Madagascar, l’âge médian est de 21,3 ans (2024). Il n’est en rien étonnant que des mobilisations de la jeunesse éclatent dans ces pays.
Par ailleurs, l’urbanisation et le niveau d’éducation sont partout en hausse, malgré de fortes inégalités en la matière. En effet, le deuxième trait saillant d’unité est le fait que l’ensemble de ces sociétés se caractérise par de très fortes inégalités socioéconomiques et politiques. Une partie de la population est perçue comme étant privilégiée, voire ultra-privilégiée, face à une immense majorité qui n’a parfois pas accès à des biens et services essentiels, comme la santé au Maroc ou l’électricité à Madagascar.
Si les systèmes politiques sont semblables, les revendications portées d’un pays à l’autre le sont-elles aussi ?
Il s’agit d’un troisième élément d’unité entre tous ces pays : on retrouve partout, et en premier lieu, des accusations de mal-gouvernance, perçue au prisme de la corruption, des privilèges des élites et d’un fossé grandissant entre gouvernants et gouvernés. Ce sont des mouvements qui réclament des avancées semblables et qui, tous, dénoncent des inégalités matérielles, mais aussi politiques.
Le décalage entre les élites et le peuple pourrait rappeler celui formulé dans le slogan « Nous sommes les 99 % », porté par des mouvements disparates au début des années 2010, comme les Indignés et Occupy Wall Street, mais aussi par des mouvements d’étudiants chiliens en faveur d’une nouvelle politique éducative, qui se sont étendus en Amérique du Sud. Cette polarisation renvoie à une double inégalité, économique et politique. Les chercheurs Albert Ogien et Sandra Laugier ont observé partout dans le monde, en 2014, la répétition de mouvements lancés ou investis par la jeunesse autour d’un seul mot d’ordre : la démocratie. À leurs yeux, cette notion recouvre un vaste éventail de revendications, allant de la probité des gouvernants jusqu’à la critique de l’érosion du système représentatif là où il existe (4). Selon un autre chercheur, Angelo Montoni Rios, réclamer la démocratie permet aux militants de formuler une demande à laquelle le plus grand nombre de citoyens pourrait adhérer, tout en assumant le caractère spontané, apartisan et majoritairement non violent de ces protestations (5). C’est pour cela que ces causes, que nous avons définies avec Valérie Becquet comme « démocratiques » au sens premier du terme, relèvent de demandes d’égalité réelle entre citoyens face à des systèmes souvent formellement démocratiques mais accusés de privilégier certaines catégories de la population au détriment d’autres, un trait accentué par le néolibéralisme défendu par les élites au pouvoir.














