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Géopolitique des ressources : l’Europe face aux stratégies prédatrices

La compétition des grandes puissances autour des matières premières a resurgi de manière brutale dans l’actualité ces derniers mois, notamment avec le retour de Donald Trump à la tête des États-Unis et la guerre commerciale qu’il a engagée avec le reste du monde. Les ambitions affichées par le président américain à l’égard du Groenland ou du Canada, et la négociation d’un accord sur les terres rares avec l’Ukraine, ont révélé au grand jour l’enjeu que représentent désormais les matériaux « stratégiques » pour l’économie et la sécurité.

Face à une compétition mondiale de plus en plus vive, l’Europe affirme sa volonté de renforcer son autonomie stratégique tout en poursuivant sa transition écologique. Pour y parvenir, elle devra relever le défi de ses nombreuses dépendances : militaire, énergétique et minérale…

Pour appréhender les multiples dimensions de cette « géopolitique des ressources », Diplomatie donne la parole à trois experts réunis en mai lors d’une table ronde organisée dans le cadre du 3e Forum des énergies de transition (FEET), à Montpellier Management. Ils livrent ici leur analyse de ces enjeux, décrivent les stratégies hégémoniques déployées par la Chine et les États-Unis, et explorent les voies possibles pour l’Europe face aux ambitions prédatrices de ses « compétiteurs ». 

Quels sont les matériaux essentiels à la double transition énergétique et numérique, et pourquoi sont-ils stratégiques ?

S. Riché : L’économie numérique est souvent perçue comme immatérielle, mais elle repose sur une infrastructure physique très dense. Le réseau mondial de télécommunications comprend plus de quatre milliards de kilomètres de fibre optique, enrichi au germanium, sur 10 millions de stations cellulaires et 10 000 satellites, intégrant du cuivre, du gallium et d’autres matériaux critiques.

L’intelligence artificielle mobilise près de 11 000 data centers, soit des centaines de milliers de serveurs intégrant de nombreux composants à base de terres rares. À ces infrastructures s’ajoutent les 11 milliards de téléphones mobiles et les 30 milliards d’objets connectés : montres, webcams, véhicules autonomes…

La production des semi-conducteurs illustre également l’intensité croissante en matériaux du numérique : dans les années 1980, une puce utilisait une dizaine d’éléments du tableau périodique, contre 60 aujourd’hui. Pourtant, le recyclage reste limité aux métaux précieux, délaissant les autres matériaux stratégiques.

Contrairement aux semi-conducteurs, de plus en plus nombreux mais miniaturisés, la transition énergétique implique une consommation massive de matières premières. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les besoins en métaux pour les énergies bas carbone croitront de 2 à 6 fois entre 2020 et 2040. La demande de cuivre pourrait doubler, tandis que celle de lithium pourrait être multipliée par 13 à 42. Les matières premières deviennent ainsi un facteur clé pour le cout et la faisabilité de la transition, d’autant plus que leur volatilité freine les investissements.

Cependant, il est important de relever que, malgré les impacts environnementaux de l’extraction minière, le bilan reste favorable : une éolienne terrestre nécessite 20 fois moins d’extraction qu’une centrale à charbon. Ce bénéfice ne sera toutefois réel qu’à condition que les énergies renouvelables se substituent aux énergies fossiles, et non qu’elles s’y ajoutent.

A. de Morgny : Au-delà des définitions normatives européennes, il faut adopter des catégories plus fines et distinguer les ressources « abondantes » — comme le fer —, facilement accessibles, dont l’offre couvre au moins la demande. D’autres matières peuvent être qualifiées de « sensibles ». Elles peuvent subir des tensions de marché sans problème géologique ou de transport. Un acteur exprime soudain un besoin massif, créant un déséquilibre offre/demande. L’acier d’armature en témoigne : entre mai et octobre 2021, son prix a doublé en quinze jours du fait du programme immobilier chinois, transformant le fer en matière sensible.

Les matériaux « critiques » connaissent des difficultés de production pour des raisons matérielles et physiques : mines compliquées, transport difficile. Cette criticité peut aussi résulter de politiques publiques dans un monde qui se fragmente, créant des zones d’influence et de commerce dirigé. Des décisions stratégiques telles que des sanctions économiques peuvent rendre critique un matériau abondant.

Enfin, les matériaux « stratégiques » relèvent d’un choix politique déterminant leur importance pour l’économie nationale, indépendamment de leur nature. Ils sont jugés indispensables aux missions régaliennes et à la défense nationale. L’acier constitue ainsi un matériau stratégique par son rôle fondamental dans l’économie : transports, rails, immeubles, générateurs électriques.

E. Hache : La pression internationale sur les ressources s’articule désormais autour de la question des chaines de valeur, qu’il convient d’appréhender dans leur globalité : depuis l’extraction des ressources jusqu’à leur transformation finale. Cette approche s’avère fondamentale dans la pensée stratégique européenne sur les matériaux critiques, qui ne se concentre pas uniquement sur l’extraction territoriale, mais également sur la maitrise de l’ensemble de la chaine de valeur.

À propos de l'auteur

Stéphanie Riché

Responsable de programme au Commissariat à l’énergie atomique (CEA).

À propos de l'auteur

Arnaud de Morgny

Directeur adjoint du CR 451.

À propos de l'auteur

Emmanuel Hache

Adjoint scientifique à la direction Économie et Veille de IFP Énergies nouvelles (IFPEN), directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), chercheur associé au laboratoire EconomiX de l’Université Paris Nanterre et du CNRS.

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