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Géopolitique des ressources : l’Europe face aux stratégies prédatrices

L’Union européenne (UE) constitue, avec le Japon, la zone géographique la plus dépendante concernant les matériaux critiques ou stratégiques. Les taux de dépendance globaux atteignent environ 98 % pour les questions liées à la transition énergétique, et 95 % pour le secteur du numérique. À peine 2 % des fonds mondiaux dans le domaine minier sont investis en Europe, ce qui place l’UE dans un contexte géopolitique qu’elle ne maitrise pas, et lui ôte les moyens nécessaires à l’autonomie stratégique recherchée.

Pour illustrer cette situation, j’utilise souvent la métaphore des jeux de société : auparavant, les échanges commerciaux s’apparentaient à Richesses du monde, avec des secteurs traditionnels comme les mines, les céréales, le cacao, le pétrole et le gaz. Aujourd’hui, ces enjeux s’apparentent davantage au jeu Risk : les puissances cherchent potentiellement à contrôler sur les territoires extérieurs les matières premières dont elles ont besoin.

Dans ce « jeu de Risk » des matières premières, quelles positions occupent aujourd’hui la Chine et les États-Unis, et comment se distinguent leurs stratégies ?

A. de Morgny : Une analyse comparée des stratégies de ces deux pays montre une nette avance de la Chine sur plusieurs axes, tandis que les États-Unis tentent de combler leur retard.

Sur le plan énergétique, la Chine est le premier producteur d’énergies renouvelables, diversifie ses sources, sécurise ses approvisionnements par les nouvelles routes de la soie et constitue des stocks stratégiques. Les États-Unis, redevenus exportateurs grâce à la relance des hydrocarbures domestiques, profitent aussi du réalignement énergétique européen depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Dans le domaine des ressources critiques, la Chine contrôle l’ensemble de la chaine de valeur, de l’extraction au raffinage. L’UE dépend parfois totalement de ses importations. En parallèle, Pékin assouplit ses normes environnementales pour accélérer l’extraction.

La Chine investit fortement dans les renouvelables, le nucléaire et les batteries. Aux États-Unis, l’alternance politique fragilise la cohérence : Joe Biden soutenait les énergies vertes, Donald Trump les freine désormais, avec des politiques divergentes selon les États.

Quelques métaux rares dans le monde

En matière de diplomatie des ressources, la Chine déploie un soft power structuré, expliquant ouvertement sa stratégie d’influence économique. Les nouvelles routes de la soie forment un maillage d’axes logistiques renforcé par des dispositifs bancaires et financiers. Depuis l’arrivée de Trump, les États-Unis s’appuient sur une diplomatie plus conflictuelle, fondée sur les sanctions et des accords bilatéraux.

Enfin, la Chine suit une logique de « techno-nationalisme », visant l’autonomie via la substitution des importations technologiques américaines. De leur côté, les États-Unis promeuvent un techno-mondialisme de façade, où les GAFAM jouent un rôle majeur, renforcé par l’extraterritorialité du droit américain.

La cohérence stratégique américaine reste fragile, car dépendante de l’instabilité politique interne. Mais les tensions commerciales actuelles, très visibles, ne doivent pas masquer les dimensions profondes de la guerre économique menée continument par les États-Unis, notamment par le biais de leur domination technologique.

À propos de l'auteur

Stéphanie Riché

Responsable de programme au Commissariat à l’énergie atomique (CEA).

À propos de l'auteur

Arnaud de Morgny

Directeur adjoint du CR 451.

À propos de l'auteur

Emmanuel Hache

Chercheur, économiste et prospectiviste expert en matériaux de la transition énergétique et en géopolitique des ressources.

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