Depuis plusieurs années, vous développez, avec d’autres économistes et prospectivistes, le concept de « géopolitique de la sobriété » comme une troisième voie pour développer l’autonomie stratégique de notre continent. Comment le définir ?
E. Hache : Cette approche répond à une compétition géopolitique asymétrique, puisque les États-Unis et la Chine ne respectent pas les mêmes règles et ne disposent pas des mêmes dotations factorielles que les pays européens, que ce soit en matière d’énergie carbonée ou de ressources métalliques.
Les sous-sols chinois et américains présentent une diversité et des volumes de métaux largement supérieurs à ceux de l’Europe. Dans ce contexte, l’Europe doit définir un projet de souveraineté adapté à un monde aux ressources finies. Le rapport Draghi, résumé par la formule « décarboner, innover, sécuriser », aurait dû intégrer un quatrième élément : la sobriété.
Cette notion s’articule avec la décarbonation, l’innovation et la sécurisation. « Faire une puissance sobre » constitue potentiellement le seul horizon stratégique sur lequel l’UE dispose de leviers de puissance. Plutôt que de dominer par l’abondance ou la force, cette approche privilégie la maitrise, l’efficacité et la responsabilité.
Cette stratégie ne signifie pas l’absence d’industrie, mais favorise la circularité, le recyclage et l’intégration des limites comme leviers de puissance. Elle répond à la double contrainte européenne : une dépendance énergétique et minérale parmi les plus importantes au monde, et une urgence climatique.
L’objectif est de transformer la sobriété subie — notamment en 2022, suite à l’invasion de l’Ukraine — en sobriété planifiée et favorable. Cette approche diffère de la décroissance, car elle nécessite des investissements massifs dans des infrastructures résilientes et s’inscrit dans des projets à long terme, relevant véritablement de projets de société.
Cette stratégie européenne présenterait plusieurs avantages : elle permet de répondre à la compétition asymétrique, de traiter les enjeux sociaux et politiques liés à la fatigue politique et à la montée du populisme en Europe. Elle propose un projet alternatif au paradigme de l’abondance, évitant la course à l’annexion de territoires ou la quête de matières premières dans de nouveaux eldorados.
Un positionnement européen intelligent consisterait à examiner nos consommations en termes de « besoins » plutôt que de « demande », en analysant les usages réels. Tant que la réflexion restera centrée sur la demande plutôt que sur le besoin, les questions d’autonomie stratégique ne pourront être véritablement résolues.
Propos recueillis par Patrick Cappe de Baillon, référent intelligence économique pour le CEA, le 18 juin 2025.
Légende de la photo en première page : En juin 2025, l’Union européenne (UE) annonçait que treize projets extra-européens feraient l’objet d’investissements de Bruxelles pour assurer une « diversification importante afin de permettre à l’UE de rester indépendante dans les crises géopolitiques et diplomatiques futures. » (© Shutterstock)













