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Le viol comme arme de guerre : une stratégie délibérée, au cœur des conflits contemporains

Longtemps perçu comme une conséquence inévitable du chaos des guerres, le viol est en réalité utilisé comme une arme à part entière et s’inscrit dans des doctrines militaires virilistes. Comment a-t-il été utilisé dans les conflits contemporains ? Comment lutter contre son usage ?

Dans l’imaginaire collectif, la guerre entraine inévitablement le chaos, la brutalité et la perte de respect de toute norme. Le viol, dès lors, y serait une conséquence inévitable, un débordement masculin sur fond de désordre. Cette représentation, profondément ancrée, repose pourtant sur une construction culturelle spécifique : celle d’une sexualité masculine conquérante et incontrôlable où la possession du corps féminin devient une récompense (1). Elle réduit principalement la violence sexuelle dans la guerre à un acte commis par des hommes contre des femmes, banalise le viol en le légitimant, et dépolitise des actes qui relèvent en réalité de choix individuels ou tactiques.

Pourtant, l’idée d’un viol inhérent à la guerre ne résiste ni à l’analyse historique ni aux faits. Dès la Rome antique, la conquête militaire s’accompagne généralement d’une prise de possession totale qui passe aussi par les corps (2). Les règles de la guerre prévoient que les hommes des villes assiégées soient massacrés, tandis que les femmes — parfois les enfants — subissent l’outrage du viol, considéré comme l’équivalent féminin de la mort des combattants (3). Les femmes sont perçues non comme des individus, mais comme les biens de l’ennemi livrés aux vainqueurs comme une récompense attendue et légitime. De la même manière, la période 1930-1945 voit l’expansion impérialiste du Japon s’accompagner d’un système de prostitution militaire euphémisé sous le nom de « femmes de réconfort » (ianfu) (4). Ce dispositif, rigoureusement encadré par les autorités militaires et présenté comme visant à prévenir les débordements, repose en réalité sur la réduction en esclavage sexuel de milliers de femmes, soumises à une surveillance médicale et logistique quotidienne (5). Ces exemples témoignent que ces pratiques ne relèvent pas de pulsions incontrôlées, mais qu’elles s’inscrivent plutôt dans des doctrines militaires virilistes qui valorisent la prédation et la possession (6).

À partir des années 1990, un double phénomène transforme la compréhension des violences sexuelles en temps de guerre. D’une part, les conflits contemporains révèlent une fonction nouvelle assignée au viol. Il ne s’agit plus seulement d’un moyen de conquête militaire, mais d’un mécanisme de destruction ciblée, dirigé contre un groupe dans son ensemble, comme en témoignent le conflit au Rwanda et la guerre en ex-Yougoslavie. Par ailleurs, ces pratiques ne relèvent plus exclusivement des armées régulières : elles deviennent une pratique courante de groupes armés, paramilitaires ou terroristes facilitée par l’impunité, l’éclatement des structures de commandement et la diffusion d’idéologies radicales. D’autre part, cette évolution s’accompagne d’une visibilité nouvelle. Portée par les mobilisations féministes, les études de genre, le travail des ONG, la médiatisation des conflits et les témoignages de victimes, cette dynamique brise le silence et révèle l’ampleur systémique des violences sexuelles. Elle entraine une mobilisation de la communauté internationale et une reconnaissance juridique progressive de ces crimes. Pourtant, malgré cette prise de conscience, les Nations Unies continuent d’en documenter l’augmentation. En 2023, des actes de violence sexuelle ont été signalés dans au moins 20 contextes de conflit armé. Ce constat impose d’aller au-delà de la seule qualification juridique, pour interroger les conditions de leur emploi, les effets qu’ils produisent et les réponses que les acteurs internationaux peinent encore à construire de manière cohérente.

Pour comprendre cette réalité complexe et ses multiples manifestations, il convient d’abord de préciser ce que recouvre la notion de violences sexuelles liées aux conflits. Les Nations Unies définissent ces violences (Conflict-related sexual violence, CRSV) comme « des actes ou des modes opératoires de viol, d’esclavage sexuel, de prostitution forcée, de grossesse forcée, de stérilisation forcée, ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable, commis contre des femmes, des hommes, des filles ou des garçons » (7).

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