Cependant, malgré ces avancées, l’impunité demeure la norme. Les capacités limitées pour enquêter sur les violences sexuelles en conflit, conjuguées aux préjugés de genre profondément enracinés, entravent l’efficacité et la sensibilité des autorités judiciaires. Dans les zones de conflit, l’effondrement des systèmes judiciaires nationaux paralyse toute poursuite locale. À l’échelle internationale, le manque de coopération étatique entrave l’extradition des suspects et l’accès aux preuves, certains États refusant de poursuivre ces crimes ou de collaborer avec les juridictions internationales.
La prévention reste également lacunaire. Malgré les mécanismes d’alerte précoce et le développement de systèmes de monitoring, les acteurs internationaux rencontrent des difficultés pour intervenir efficacement afin de prévenir ces violences. Les réponses demeurent largement réactives, se concentrant sur la répression a posteriori plutôt que sur la protection.
Enfin, les défis de la réconciliation et de la reconstruction post-conflit révèlent les limites de l’approche purement juridique. La justice transitionnelle, malgré ses innovations, peine à répondre aux besoins spécifiques des victimes de ces crimes et à contribuer efficacement à la réconciliation sociale. La nécessité d’approches holistiques, combinant justice, vérité, réparations et garanties de non-répétition, s’impose progressivement, mais leur mise en œuvre demeure complexe et couteuse.
Face à ces défis, la lutte contre les violences sexuelles liées aux conflits exige une transformation profonde des approches institutionnelles, privilégiant la prévention, renforçant les mécanismes de réponse rapide et développant des stratégies de reconstruction sociale adaptées aux spécificités de ces violences. Cette nécessité devient d’autant plus cruciale face à l’affaiblissement des droits de l’homme, en particulier la remise en question des droits des femmes et des filles. Dans un contexte d’érosion des normes de droit international, le soutien aux organisations de la société civile devient vital. Les acteurs locaux, souvent les premiers à documenter les violences et à accompagner les survivantes et survivants, constituent des remparts essentiels contre l’impunité. Seule une mobilisation durable et coordonnée de l’ensemble des acteurs internationaux permettra de briser le cycle de l’impunité et de lutter contre l’emploi de la violence sexuelle comme arme de guerre.
Les « femmes de réconfort », un système d’esclavage sexuel de masse
Dans les année 1930 et 1940, l’armée impériale japonaise a mis en place un système de « femmes de réconfort », afin, officiellement, de réduire le nombre de viols sur le front et d’empêcher la propagation des maladies sexuellement transmissibles parmi les soldats. Selon les historiens, le nombre de victimes de ce système serait estimé à plusieurs centaines de milliers de femmes issues des colonies japonaises et des territoires occupés et installées par l’armée japonaise dans des « stations de confort » dans toutes les zones de guerre. Ces femmes étaient bien souvent « recrutées » célibataires, souvent mineures, au travers de faux recrutements, de recrutement forcés, d’enlèvements ou de tromperies. Ce sujet demeure une plaie ouverte dans les relations entre le Japon et la Corée — ancienne colonie japonaise où les recherches sur le sujet ont été les plus poussées. Depuis 1993, une protestation publique a lieu chaque mercredi autour d’une statue disposée devant l’ambassade du Japon à Séoul (en photo en première page, © Shutterstock), dans le but d’obtenir justice du gouvernement japonais pour ces faits. T.D.
Notes
(1) Muriel Salmona, Violences sexuelles : les 40 questions-réponses incontournables, Dunod, 2015, p. 58.
(2) Michèle Battesti, « Le viol, une arme de guerre multiséculaire ? », dans Jean Baechler, Marion Trévisi (dir.), La Guerre et les Femmes, Hermann, 2018, p. 95.
(3) Pascal Payen, Les Revers de la guerre en Grèce ancienne. Histoire et historiographie, Belin, 2012, p. 175.
(4) Muta Kazue, « The ‘comfort women’ issue and the embedded culture of sexual violence in contemporary Japan », Current Sociology, vol. 64, n°4, 2016, p. 621.
(5) C. Sarah Soh, The Comfort Women: Sexual Violence and Postcolonial Memory in Korea and Japan, The University of Chicago Press, 2008.
(6) Bob Tadashi Wakabayashi, « Review: Comfort Women: Beyond Litigious Feminism », Monumenta Nipponica, vol. 58, n°2, 2003, p. 243.
(7) Nations Unies, Handbook for United Nations Field Missions on Preventing and Responding to Conflict-Related Sexual Violence, 2020, p. 73.
(8) Human Rights Watch, Shattered Lives: Sexual Violence during the Rwandan Genocide and its Aftermath, 24 septembre 1996.
(9) Maggie Zraly, Sarah E. Rubin, Donatilla Mukamana, « Motherhood and Resilience among Rwandan Genocide-Rape Survivors », Ethos, vol. 41, n°4, décembre 2004, p. 411-439.
(10) Jennifer M. Hentz, « The Impact of HIV on the Rape Crisis in the African Great Lakes Region », Human Rights Brief, vol. 12, n°2, 2005, p. 12-15.
(11) Doris E. Buss, « Rethinking ‘Rape as a Weapon of War’ », Feminist Legal Studies, vol. 17, n°2, 2009, p. 149.
(12) Nations Unies, International Criminal Tribunal for the former Yugoslavia (ICTY), « Press Releases » : Dragoljub Kunarac, Radomir Kovac, Zoran Vukovic (IT-96-23 & 23/1), 22 février 2001.
(13) Nations Unies, International, Impartial and Independent Mechanism (IIIM), « The Syrian Government Detention System as a Tool of Violent Repression: Detention Report », 2024.
(14) Cécile Andrzejewski, Leïla Minano, Daham Alasaad, « How the Assad Regime Used Child Rape as a Weapon of War », Zero Impunity, 2022 (publication Mediapart, 7 février 2017).
(15) Amnesty International, « Iran : le viol comme arme de répression du régime », 6 décembre 2023.
(16) Alexandre El Meouchi, Carla Laudien, Katie Maloan, « Perspectives on a Decades-Long Emergency: Analyzing the Conflict-Mining-Sexual Violence Triangle and International Initiatives in the Kivus », Institut des hautes études internationales et du développement, 7 juillet 2023, p. 6.
(17) Conseil de sécurité des Nations Unies, « Bureau intégré des Nations Unies en Haïti : Rapport du Secrétaire général », S/2024/742, 15 octobre 2024.
(18) Aisha Ahmad, « Afghan Women: The State of Legal Rights and Security », Policy Perspectives, vol. 3, n°1, janvier-juin 2006, p. 25-41.
(19) Bolya, La profanation des vagins, Le Serpent à Plumes, 2005, p. 118-120.
(20) WWoW, Women’s Information and Consultative Center (WICC), Stand Speak Rise Up!, « White Paper: Conflict-related sexual violence in Ukraine: Where are we now? », 2024.













