Une stratégie d’ensemble, concertée, et de long terme
Le nombre, la diversité et l’intensité croissante des déploiements de plateformes navales par la Chine — ainsi que leur ampleur géographique et leur continuité sur au moins deux décennies — indiquent clairement qu’il ne s’agit pas du fruit du hasard ni d’une série d’incidents isolés à analyser séparément. Cela reflète au contraire une stratégie coordonnée, multi-domaines et multi-acteurs, dont la diversité même vise à brouiller les lignes et à compliquer les mécanismes de réponse.
Cette approche n’a rien de nouveau en soi, pas plus que l’horizon stratégique de long terme de la Chine. Ce qui est véritablement inédit, en revanche, c’est l’usage massif, croissant et simultané — à travers plusieurs zones maritimes — de vecteurs civils, dont beaucoup sont automatisés, tous non armés, et face auxquels les acteurs maritimes traditionnels des pays voisins peinent à réagir. Exploitant la zone grise juridique qui entoure les actions de ces plateformes au sein des zones économiques exclusives d’autres États — le long de ce qu’il faut désormais appeler la « ligne de contact » de la première chaine d’iles —, Pékin avance progressivement ses positions, sécurise des points d’appui et améliore pas à pas sa posture.
Conformément à la célèbre maxime de Deng Xiaoping — celui-là même qui, en 1985, lança la milice maritime moderne —, « Cache ta force, attends ton heure », on assiste à la multiplication de « faits accomplis » dont aucun, pris isolément, ne justifie une réaction ferme des pays voisins, tous préférant temporiser et éviter l’escalade. Cette situation illustre parfaitement les concepts de « stratégie du chou » et de « découpe en tranches de salami ».
Cet hyper-activisme détonne et déstabilise les pays voisins, mal préparés à y faire face. Il pourrait bien marquer une transformation durable de l’ordre régional, remettant en cause les cadres classiques de la dissuasion et du droit international, et instaurant un état de tension permanente de basse intensité. Dans l’ensemble, l’objectif poursuivi par la Chine en mer apparait comme le reflet de celui qu’elle poursuit sur terre : l’expansion territoriale. En somme, ce comportement maritime illustre l’émergence d’un nouveau modèle d’expansion — graduel, hybride et juridiquement ambigu —, que les acteurs régionaux n’ont pas encore su contrer efficacement.
Notes
(1) La Chine continentale ne deviendra pleinement communiste qu’à la moitié des années 1950.
(2) Précédée en 1983 par l’allocation de noms chinois à l’ensemble des éléments maritimes des Spratleys, suivie en 1985 de la création, subventionnée par l’État (à l’initiative de Deng Xiaoping), d’une milice maritime de cinq navires destinés à l’archipel des Spratleys, et, dès 1987, de l’exploration systématique de la zone en vue d’y construire une station hydrométéorologique à la demande de la Commission océanographique inter-gouvernementale (COI) de l’UNESCO dans le cadre du « Global Sea Level Observing System » (GLOSS).
(3) La marine de l’APL comprend 3 porte-avions, 4 porte-hélicoptères, 1 porte-drones, 53 destroyers Type 055/052, 46 frégates Type 053/054, 50 corvettes Type 056, 200 navires côtiers et 62 sous-marins actifs dont 16 nucléaires.
(4) La loi chinoise sur les garde-côtes (février 2021) autorise la garde-côtière à utiliser la force, y compris sans sommation préalable, dans les zones revendiquées. Un règlement plus récent, l’ordonnance n°3 de juin 2024, autorise la détention sans procès de navires étrangers jusqu’à 60 jours.
(5) La marine de l’APL comprend 80 unités dédiées à la guerre amphibie dont 5 porte-hélicoptères Type 075 et Type 076, 8 transports de chalands de débarquement Type 071, 40 navires de débarquement moyens à lourds (de 2000 à 4000 tonnes) Type 072 et Type 073, 30 péniches de débarquement (de 60 à 600 tonnes) Type 067/68/69/74/271 et 22 hydroglisseurs Type 724, Type 726 et Type 958 « Zubr-class ».
(6) Les experts du think tank CSIS ont déterminé que l’origine et/ou les actions de 80 % de ces navires étaient suspectes.
(7) « Zhong Hua Fu Xing » (2019), « Xiang Long Dao » (2021).
(8) Depuis 2012, les principales compagnies de transport de Chine ont été intégrée au sein de « flottes de soutien stratégique à la projection » divisées entre trois commandements de théâtres : Nord, Est et Sud. Les principales compagnies sont Bohai Ferries (10-15 navires de 36 000 t) et COSCO ferries (7-10 navires de 15 000 à 20 000 t), auxquelles s’ajoutent différentes compagnies de transports de véhicules (10-15 navires de +10 000 t).
(9) Exemple avec la « city of light » observée dans l’océan Indien et dont il a été démontré qu’une partie de son personnel était, à minima, paramilitaire, et dont certains membres ont été photographiés équipés d’armes.
(10) En surface : paratonnerre, panneaux solaires et antenne cellulaire/GPS, différents capteurs (vitesse et direction du vent, pression atmosphérique, humidité, pluviomètre, température de l’air) ; sous la surface : capteurs de chlorophylle, température, salinité, dissolution de l’oxygène, courants océaniques à la surface et en profondeur, pH, profileur de courant acoustique Doppler/ADCP.
(11) La Chine et la Corée du Sud n’ont pas encore réussi à délimiter leurs ZEE du fait d’une différence d’approche. En attendant un éventuel accord, les deux pays ont convenu d’établir une « Provisional Measures Zone » (PMZ) où les deux parties sont censées exploiter les ressources halieutiques de façon raisonnée et s’abstenir de toute mesure pouvant modifier le statu quo. En réalité, les Chinois y organisent des exercices militaires et leurs flottes de pêche s’y conduisent de façon plus qu’agressive.
(12) Près du village Mabaduan, face à la péninsule du cap York.
(13) Ce drone de surface, d’un poids de cinq cents tonnes dispose d’une vitesse de croisière de 40 nœuds (74 km/h) et d’une autonomie de 7400 km.
(14) Il s’agit des plateformes #1-16, Kashi, Shirakaba, Baojiaoting, et Pinghu.
(15) Plateforme « Hai Yang Shi You 981 » ou « HD 981 », déployée à proximité de Triton island, du 1er mai au 16 juillet 2014.
(16) Déployées par la China Electronics Technology Group Corporation (CETC).
(17) Les plateformes Shen Lan 1 et Shen Lan 2 mesurent 60 m x 38 m et 70 m x 71,5 m, et pèsent 1400 tonnes et près de 3000 tonnes respectivement.
(18) Quatre barges de débarquement autoélévatrices de grande capacité dont une barge « Shuiqiao-110/Donggong 401 » (Type 1) de 110×25 m, 4 jambes de 32 m, rampe de 120 m ; une barge « Shuiqiao-135/Donggong 402 » (Type 2) de 135×35 m, 6 jambes de 50 m, rampe de 140 m ; deux barges « Shuiqiao-185/Donggong 403 » (Type 3) de 185×36 m, 8 jambes, rampe de 140 m.













