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Le câble et le piège : vers un nouveau siècle des Lumières

Pour une diplomatie de la résistance énergétique

À mesure que l’énergie devient un levier de puissance, la régulation devient un champ d’affrontement. Normes, tarifs, interconnexions, marchés : ce qui relève en apparence de la technique détermine en réalité les marges de manœuvre politiques. La souveraineté ne se joue plus seulement dans les ressources, mais dans la capacité à encadrer leur usage, à maitriser les règles, à décider localement sans dépendre extérieurement.

Dans ce contexte, la France dispose d’un socle unique. Une tradition d’ingénierie publique. Une régulation indépendante. Une expérience opérationnelle dans des territoires non interconnectés. Un réseau d’institutions techniques qui, ensemble, forment une grammaire énergétique cohérente, équilibrée et réplicable. Mais ce socle reste trop souvent cantonné à la gestion intérieure. Il pourrait devenir un levier de politique étrangère.

Des instruments existent déjà. La France est active au sein de RegulaE​.Fr (15), qui fédère les régulateurs francophones autour de principes d’indépendance, d’équité tarifaire et d’adaptation locale. Elle participe à MedReg (16), en Méditerranée, et à des réseaux africains comme RAERESA ou ERERA.

Ces espaces ne sont pas anecdotiques. Ils sont les premiers terrains d’un multilatéralisme énergétique enraciné dans les réalités.

Le dernier atelier de RegulaE​.Fr, organisé à Libreville au Gabon, en est l’illustration. Réunissant des régulateurs d’Afrique et d’Europe, il portait sur un enjeu structurant : « Concrétiser la transition énergétique : Cadres de régulation et retours d’expérience de la communauté RegulaE​.Fr ». En réalité, la question aurait pu être : « Comment réguler la transition énergétique dans des contextes de vulnérabilité économique sans importer des modèles inadaptés ? » Cette question, posée entre pairs, est au cœur d’une nouvelle forme de diplomatie : technique, sans injonction, mais avec exigence ; sans modèle, mais avec méthode.

Ce que la France peut proposer n’est pas un produit, mais une logique. Une manière de faire, qui articule transparence, robustesse juridique, équilibre tarifaire et vision à long terme. Ce n’est pas une posture défensive : c’est une offre stratégique à ceux qui refusent de choisir entre dépendance et isolement.

La diplomatie de la résistance énergétique commence ici. Elle ne cherche pas à dominer, mais à construire, et à offrir à ceux qui le souhaitent la capacité de dire non — sans avoir à renoncer à leur avenir.

Le Partenariat pour une transition énergétique juste (JETP), soutenu par la France dès 2021, incarne une intuition stratégique majeure : penser la transition énergétique non comme une injonction, mais comme une trajectoire négociée, adossée à un financement soutenable et respectueuse des priorités nationales. L’élargissement du mécanisme au Sénégal, annoncé à Paris en juin 2023 lors du Sommet pour un nouveau pacte financier mondial, a confirmé cette ambition : sortir de la logique de l’aide conditionnelle, et entrer dans une logique de codécision énergétique souveraine.

Pourtant, ce modèle reste fragile. Trois dérives majeures menacent aujourd’hui de le neutraliser :

 une surfinanciarisation des projets, qui privilégie les prêts aux transferts de compétences, et alimente une dépendance au lieu d’émanciper ;

 une standardisation technologique, où les trajectoires proposées ressemblent à des modèles exportés plutôt qu’à des réponses ajustées aux besoins et aux réalités des pays ;

 une dilution des responsabilités publiques, à mesure que les dispositifs sont captés par des consortiums, des cabinets privés ou des logiques de résultats à court terme.

La France ne doit ni abandonner l’idée ni se contenter de l’accompagner passivement. Elle peut, au contraire, reprendre la main sur son interprétation. Car ce qui manque au JETP n’est pas une idée, mais une colonne vertébrale régulatoire.

La force de la France, c’est son approche du service public, sa capacité à structurer des transitions depuis les contraintes réelles des territoires, et son réseau d’opérateurs publics (comme l’Agence française de développement), capables d’articuler ingénierie financière et gouvernance. Plutôt que de plaquer des solutions, elle peut coconstruire des architectures de régulation adaptées, en soutenant les autorités locales dans la définition de leurs propres règles, de leurs propres trajectoires.

L’exportation de la régulation, si elle est bien pensée, devient alors une diplomatie d’appui : sobre, crédible, non prédatrice. Ce n’est pas la France qui impose ; c’est la France qui donne les moyens d’un choix.

Le JETP, s’il s’aligne sur cette philosophie, peut devenir bien plus qu’un outil de financement : un instrument de souveraineté partagée, et la preuve que la transition énergétique peut aussi fonder un nouveau lien politique entre États.

Refuser de penser l’énergie comme un instrument de puissance, c’est abandonner le terrain aux autres. Refuser d’assumer la régulation comme levier stratégique, c’est se condamner à appliquer les règles des autres. Ce que la France peut offrir aujourd’hui, ce n’est pas un modèle à exporter, mais une idée simple : l’énergie peut rester un espace de souveraineté si l’on en garde la maitrise publique.

À propos de l'auteur

Lova Rinel Rajaoarinelina

Chercheure en dissuasion nucléaire et en stratégies de puissance ; ex-conseillère spéciale de l’ancien président de la République de Madagascar, Andry Rajoelina (2019-2025). Fondatrice de Meridian.

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