D’autre part, la Russie n’hésite pas à faire appel à des services commerciaux étrangers. Typiquement, il s’agit d’imagerie fournie par les sociétés chinoises, mais c’est aussi le cas dans le domaine des communications. Moscou a ainsi acquis de manière détournée des terminaux Starlink utilisés pour les communications de ses soldats ou encore pour le guidage de drones (9). Le système assure une continuité de transmission à haut débit que ne permettent pas les Rodnik‑S. Qu’il s’agisse de services commerciaux ou des logiques de militarisation de plateformes civiles, le brouillage catégoriel entre le civil et le militaire joue au profit de la Russie dans la reconstitution de ses capacités. La firme russe Stisloft a ainsi commandé en Chine le satellite Stilsat‑1, doté de capteurs à haute résolution ; Stilsoft ayant elle – même pour principaux clients les services de sécurité russes.
Moscou semble donc s’adapter à la double contrainte de la réduction de son pouvoir d’achat spatial à long terme et de l’ accroissement des besoins en renseignement au profit de ses opérations en Ukraine. En effet, les forces russes ne disposent, assez étonnamment d’ailleurs, que de peu de plateformes ISR pouvant opérer dans la profondeur, ce qui rend le spatial d’autant plus important (10). Cette adaptation aux contraintes implique cependant un échange de dépendances : la Chine peut voir la Russie comme un marché en bonne et due forme, tandis que Roscosmos trouve en Chine des propositions compétitives tout comme une agilité dans l’innovation. Pour Moscou, cette dépendance consentie peut paraître, de prime abord, un échec. Mais elle permet surtout de pouvoir réaffecter les ressources vers un secteur du combat spatial qui représente, à l’heure de l’ubérisation du renseignement, un véritable avantage stratégique comparatif – et une véritable niche capacitaire destinée à rester souveraine alors que la dépendance au spatial des acteurs européens ne fait que s’accroître…
Notes
(1) Gouvernement de la Fédération de Russie, « Государственная программа Российской Федерации “Космическая деятельность России на 2013 – 2020 годы” », Moscou, 2012.
(2) En l’occurrence, la structure des programmes a été revue par rapport à la planification précédente, mais leur périmètre demeure globalement inchangé.
(3) Pavel Luzin, « Russia’s Space Program After 2024 », Foreign Policy Research Institute, 22 juillet 2024 (https://www.fpri.org/article/2024/07/russias-space-program-after-2024).
(4) Voir l’article consacré aux capacités antimissiles dans ce hors-série.
(5) Paradoxalement, l’Ukraine disposait alors, par le truchement de la constellation Iceye ou le soutien de ses alliés, d’un plus gros volume de renseignement issu du spatial. Voir Joseph Henrotin, « New Space contre Old Space ? Le paradoxe de la guerre d’Ukraine », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n° 90, juin-juillet 2023 et Béatrice Hainaut, « Premiers enseignements de l’utilisation des satellites commerciaux dans la guerre en Ukraine », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n° 90, juin-juillet 2023.
(6) Sur ce sujet voir notamment Amaury Dufay, Espace, le nouveau front, coll. « Défis stratégiques », Éditions du Rocher, Monaco, 2024.
(7) Bart Hendrickx, « Project Nivelir: Russia’s Inspection Satellites (Part 1) », The Space Review, 28 avril 2025 (https://www.thespacereview.com/article/4979/1).
(8) Bart Hendrickx, « La Russie favorise les capacités contre-spatiales », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n° 76, février-mars 2021.
(9) Ellie Cook, « Russian Army Hit by Mass Starlink Outages on Ukraine Frontline: Reports », Newsweek, 5 février 2025.
(10) Voir Benjamin Gravisse, « Les multiplicateurs de forces des VKS », Défense & Sécurité Internationale, n° 160, juillet-août 2022.
Légende de la photo en première page : Un lanceur Angara A5 sur le cosmodrome de Plesetsk. La fusée a été utilisée à plusieurs reprises pour le lancement de satellites militaires russes. (© Nostalgia for Infinity/Shutterstock)













