Début août 2024, l’armée rwandaise (RDF) et le M23 lancent plusieurs offensives parallèles dans le Nord-Kivu. Après trois années de guerre, ces derniers tentent de conquérir de nouveaux territoires de la province congolaise, poussant vers l’ouest et le sud depuis le Rwanda. Il s’agit, outre les gains politiques, de neutraliser toute velléité de contre-offensive des Forces armées congolaises (FARDC).
Le 2 décembre, Kigali ouvre un nouveau front, progressant cette fois du sud vers le nord, le long de la route nationale 2 (RN2). L’offensive des RDF rencontre cependant une résistance inattendue, du fait de la détermination et de l’habileté du général Emmanuel Kabundi. Tutsi originaire de la province, ce dernier parvient à contre-attaquer. Le front est stabilisé le 7. Les RDF acheminent alors d’importants renforts, estimés à 1 200 hommes. Le 15, l’annulation unilatérale par Paul Kagame du sommet de Luanda coïncide avec la reprise des combats. Les FARDC sont, cette fois, contraintes de reculer. Le 17, les RDF sont à 20 km de Lubero, chef-lieu du territoire du même nom. Les FARDC tentent de se réorganiser 8 km plus au nord, à partir de Kitsumbiro.
Le 16 décembre, la force aérienne congolaise est prête à intervenir : deux hélicoptères d’attaque Mi‑24 sont envoyés à Béni et un avion d’appui aérien rapproché Su‑25 est tenu en alerte depuis Kisangani. Toutefois, le général Chiko Tshitambwe, commandant le front Nord, ne parviendra jamais à fournir les éléments nécessaires à leur engagement. Le 19, il est rappelé à Kinshasa avec le général Kabundi, victime collatérale de ce remaniement. Le 20, les FARDC décident alors de déployer une équipe ad hoc, composée de deux officiers de renseignement, de deux dronistes expérimentés et d’un infirmier, escortés par une demi – douzaine de soldats issus des forces spéciales. Leur mission est, en plus de fournir des cibles à l’aviation, de conseiller le nouvel état – major. Pour ce faire, l’équipe s’appuie sur une solide instruction théorique et, notamment, l’étude des écrits des stratégistes Gérard Chaliand, Hervé Coutau – Bégarie et, surtout, du général français Guy Hubin. Son appartenance à une chaîne de commandement extérieure lui confère, en outre, une certaine liberté. Elle va ainsi mobiliser sa connaissance des deux systèmes qui s’affrontent – FARDC (1) et M23/RDF (2) – pour exploiter toutes les marges de manœuvre avec les moyens immédiatement disponibles.
En dehors des structures organiques et hiérarchiques traditionnelles, la spécificité de cette équipe est fonctionnelle : véritable échelon de coordination, elle assure la combinaison des moyens interarmées, met en place une véritable stratégie des moyens et s’attache à créer une unité de vue parmi les exécutants. Dans un environnement où règne l’absence de comptes rendus, l’une de ses tâches essentielles est de recueillir, d’exploiter et de diffuser un flux massif d’informations. Elle doit, ce faisant, en tirer toutes les conclusions nécessaires à la conception et à la conduite des opérations : définition des objectifs, coordination des feux, engagement des moyens aéromobiles, rendez – vous logistiques. L’équipe tente d’appliquer les principes – si souvent cités, mais parfois méconnus sur le terrain – de concentration des efforts, d’économie des moyens et de sûreté/surprise. Leur réunion est censée garantir la conservation de la liberté d’action. L’articulation est originale, mais correspond, pour ses utilisateurs, à une méthode éprouvée. À la tête d’un dispositif faisant intervenir un très grand nombre d’acteurs, ils vont tenter d’en tirer le meilleur parti en les fondant en un ensemble cohérent (3).

L’exploitation d’un moment stratégique particulier
Malgré leurs succès initiaux, les éléments M23/RDF sont dans une position délicate. D’une part, les forces armées ougandaises (UPDF), voisines, entretiennent l’ambiguïté quant à la défense de leurs intérêts dans la zone. D’autre part, la concentration de forces autour de Goma et les différents fronts mobilisent déjà des effectifs importants. Par ailleurs, les RDF ne peuvent se permettre d’engager leurs systèmes de défense aérienne à courte portée en première ligne : trop précieux, ils sont conservés pour protéger leurs principales bases. L’aviation des FARDC peut donc toujours intervenir en périphérie de leur dispositif. En outre, la retraite des FARDC s’est opérée dans un bon ordre relatif. Ces dernières conservent ainsi plusieurs batteries d’artillerie, en position défensive, aux abords de la RN2. Enfin, l’arrivée de nouveaux chefs fluidifie l’action. Le général Bruno Mandevu, déjà responsable de l’état – major zonal Sokola 1 (4), installe son PC à Lubero le 20 décembre, alors que le général Pacifique Mansunzu prend la tête de la 3e zone de défense (5). Ils vont faciliter l’engagement des moyens et, sans interventions excessives, avaliser les initiatives locales. L’équipe peut donc agir sans se heurter aux préconceptions anciennes ni – obstacle souvent rédhibitoire – froisser des ego trop bien installés.














