Que propose le parti démocrate américain face à ce développement du populisme, qui remet en question les règles établies et les fondements mêmes de la représentation politique ?
Les démocrates se trouvent dans une position particulièrement délicate. Ils ont réorienté leurs positions politiques vers des causes qui séduisent avant tout les catégories urbaines et diplômées : la défense de la démocratie, la protection de l’environnement, les droits des minorités sexuelles, la lutte contre les discriminations et la question de l’antiracisme.
Le problème est que deux tiers de l’électorat américain est peu ou pas diplômé. La majorité des électeurs reste avant tout sensible aux questions matérielles, que les démocrates ont délaissées depuis qu’ils ont épousé, à partir des années 1960, les revendications dites post-matérialistes. Ainsi, au-delà de la dénonciation de Trump comme une menace pour les institutions et la démocratie, le parti démocrate ne propose pas de réponse structurée à la montée du populisme. Cela ne suffit pas à gagner des élections, d’autant que le parti a un problème très clair de leadership — une véritable faiblesse face à un président capable de capter l’attention des médias grâce à un flot quasi continu de déclarations chocs.
Dans quelle mesure la Cour suprême est-elle aujourd’hui un soutien de Donald Trump, et comment se positionne-t-elle ou contribue-t-elle au bouleversement de la société américaine ?
Nous avons actuellement une Cour suprême composée de six juges sur neuf, relativement jeunes et nommés à vie par des présidents républicains, dont trois par Trump lui-même. Cette Cour est une institution qui n’a pas échappé à la politisation. Plusieurs de ses décisions ont semblé favorables à Trump, notamment en matière d’immunité présidentielle. Il faut s’attendre à d’autres décisions allant dans le sens du camp républicain, à l’instar de celle de 2022 sur l’avortement. De son côté, la question du droit du sol n’est pas encore complètement tranchée, et la constitutionnalité des droits de douane constitue un autre point très attendu.
Peut-on dire que la démocratie américaine est aujourd’hui en danger ?
La Constitution des États-Unis est solide. Le pays n’a jamais changé de régime depuis la Révolution, contrairement à la France, qui a connu plusieurs monarchies, empires et républiques. La démocratie américaine peut tenir, même face à des crises importantes, comme l’illustre le cas de la guerre de Sécession.
Si les institutions tiennent, c’est en raison de leur grande plasticité. C’est ce qu’on observe avec Trump, qui est à la fois dans la démocratie et en dehors. Il surjoue la carte de la politisation de ces institutions, en mettant à mal certains aspects de la démocratie, ce qui séduit les électeurs antisystème. En parallèle, il joue aussi la carte de l’hyperdémocratisme, dans le sens où il veut donner raison au peuple contre un certain nombre d’élites et contre l’administration. Il le répète dans quasiment tous ses discours : il a été réélu avec le vote populaire et avec tous les États clés, donc il a la légitimité des urnes. Une majorité d’électeurs a voté pour Trump ; je ne pense pas que l’on puisse considérer que la majorité soit contre la démocratie ou souhaite vivre dans un régime non démocratique. Mais plusieurs conceptions de la démocratie s’opposent. Là où les États-Unis diffèrent de la France, c’est que l’État y est non pas le garant de l’égalité, mais celui de la liberté. Cela suppose, selon le grand principe du fédéralisme, de laisser les États déterminer leurs politiques, parfois au détriment de la garantie d’un certain nombre de droits. Nous avons donc, dans ce pays, un système démocratique qui rend possible la dénégation de certains droits au nom d’un fonctionnement démocratique fondé sur l’autonomie locale et le suffrage universel. Une conception pluraliste de la démocratie accorde une large place aux groupes de la société civile, mais dans un système qui survalorise les forces de l’argent, le fonctionnement démocratique devient une lutte constante à armes très inégales.
Propos recueillis par Thomas Delage le 16 octobre 2025.
Légende de la photo en première page : En octobre 2025, Donald Trump était le président américain le plus impopulaire aux États-Unis depuis Richard Nixon en 1973. À un an des élections de mi-mandat, qui constituent un enjeu majeur pour le contrôle du Congrès, le statisticien et analyste politique américain Nate Silver note néanmoins une récente hausse « plutôt inhabituelle » du taux d’approbation de Donald Trump malgré le « shutdown » du gouvernement qui suscite traditionnellement la frustration du public. Selon son indice, la cote de popularité de Trump est passée de 43 % à 44 % en deux semaines après le shutdown. (© White House/Daniel Torok)













