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Penser le cyber. Cyberguerre

Chacun de ces trois phénomènes (sans préjuger d’autres encore) illustre une idée centrale : si la cyberguerre ne se réduit pas à la guerre ou au combat, le recours au cyberespace à des fins stratégiques doit être considéré en relation avec l’une comme avec l’autre. Autrement dit : le lien entre « cyber » et « guerre » est multiforme et l’on ne peut penser et analyser l’utilisation instrumentale des infrastructures numériques (comme moyen, enjeu ou théâtre) sans faire référence à la guerre, définie comme « conflit létal que soutiennent à grande échelle des organisations politiques entre elles(4) ».

Trois modalités de l’articulation des cyberopérations et de la guerre peuvent être ainsi soulignées. Au sens initial de la métaphore et des promesses de la littérature stratégique ou futuriste des années 1990, la « cyberguerre » renvoie à la possibilité d’user des opérations numériques comme substitut à l’affrontement. C’est cette conception de la notion que Thomas Rid a invalidée conceptuellement et que les données empiriques ont contribué à reléguer. En revanche, les cyberopérations sont devenues progressivement une dimension incontournable de la guerre, mais aussi de la conflictualité sur l’ensemble du spectre. Des inconnues demeurent sur leur degré d’intégration aux autres lignes d’opérations, mais elles n’en sont pas moins toujours présentes, même à titre d’appui ou de multiplicateur d’effet. Enfin, le recours aux opérations dans le cyberespace participe de la manœuvre visant à préparer ou à éviter la guerre. C’est dans ce champ que les acteurs semblent avoir trouvé une certaine utilité aux cyberopérations, sans qu’il soit toujours possible d’examiner leur efficacité. La « cyberguerre » serait ainsi une autre manière de dire l’importance cruciale des infrastructures et de l’espace numérique, mais aussi de l’ambiguïté et de la sphère du secret dans les relations internationales (5).

Notes

(1) Stéphane Taillat, « Conceptualizing Cyberwarfare » in Tim Stevens et Joseph Devanny (dir.), Research Handbook on Cyberwarfare, Edward Elgar Publishing, 2024, p. 34-51.

(2) La littérature est vaste. Je renvoie à Stéphane Taillat, « Les cyberopérations : la continuation de la politique par d’autres moyens ? », Annuaire français de relations internationales, Paris, 2022, p. 51-64. Pour un retour historique sur certaines interprétations : Jon R. Lindsay, « Stuxnet Revisited: From Cyber Warfare to Secret Statecraft », Journal of Strategic Studies, avril 2025.

(3) Voir par exemple les enjeux liés à la connectivité et à l’accès à Internet en Iran lors de la guerre avec Israël à la mi-juin 2025 : Matt Burgess, « Iran’s Internet Blackout Adds New Dangers for Civilians Amid Israeli Bombings », Wired, 18 juin 2025.

(4) Élie Baranets, « Faut-il changer la définition de la guerre ? », Raisons Politiques, no 88, 2022/4, p. 16.

(5) Sébastien-Yves Laurent, État secret, État clandestin : essai sur la transparence démocratique, Gallimard, Paris, 2024.

Légende de la photo en première page : Réservistes lettons à l’entraînement. Toute opération militaire s’accompagne désormais d’une stratégie centrée sur le cyber, visant à fragmenter la cohésion sociale et à miner la volonté de combattre de l’adversaire. (© Latvias Armija)

Article paru dans la revue DSI n°179, « SEA-AIR SPACE 2025 : face à la Chine, l’US Navy dépassée ? », Septembre-Octobre 2025.

À propos de l'auteur

Stéphane Taillat

Maître de conférences à l’université Paris-VIII détaché aux Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan, chercheur au Centre de géopolitique de la datasphère (GEODE) et au pôle « mutations des conflits » du Centre de recherche des Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC).

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