Alors que l’industrie des semi-conducteurs, secteur désormais essentiel à l’économie et à la sécurité nationales, est au cœur d’une compétition entre Pékin et Washington, l’Europe, et plus particulièrement l’entreprise néerlandaise ASML (Advanced Semiconductor Materials Lithography), se retrouve au centre de l’actualité en tant qu’unique fabricant en série des machines de lithographie dans l’extrême ultraviolet (EUV), indispensables à la fabrication des puces électroniques les plus avancées au monde.
L’industrie des semi-conducteurs est au cœur des conflits de puissance, un enjeu essentiel pour la sécurité nationale des grands acteurs. Ces composants, essentiels au bon fonctionnement de l’économie mondiale, sont présents dans presque tous les objets de la vie courante (automobiles, centres de données, smartphones, ordinateurs, intelligence artificielle — IA), mais équipent également des systèmes plus complexes et stratégiques (systèmes embarqués, missiles, drones, aéronefs). Les autorités chinoises, conscientes de l’importance de ces technologies, ont ainsi initié, dès 2015, le plan décennal « Made in China 2025 » (MIC 25), d’un montant de 150 milliards de dollars sur dix ans, qui ambitionne de faire de la Chine un acteur incontournable à l’international tout en conduisant à l’autosuffisance sur 70 % des composants électroniques (1).
Des politiques industrielles de substitution aux importations ont ainsi été lancées, plaçant le développement technologique et la modernisation industrielle au centre d’un projet social et politique visant à maintenir la prospérité et le contrat social chinois (2). Il faut dire que la stratégie a été efficace : avec une part de marché de 21 % en 2024 contre 15 % en 2020, la Chine est passée de la quatrième à la deuxième place mondiale. Taïwan a confirmé sa place de leader mondial en passant de 22 % en 2020 à 24 % en 2024, et la Corée du Sud a maintenu son troisième rang en se situant autour de 20 %. Les États-Unis (de 18 % en 2020 à 13 % en 2024), le Japon (de 10 % à 7,5 %) et l’Europe (de 8 % à 6 %) ont quant à eux régressé dans ce classement.
Face aux ambitions chinoises décomplexées, les États-Unis ont multiplié les stratégies d’interdiction, de contrôle et de volonté de découplage. Certains effets se sont rapidement fait ressentir, car Pékin a par exemple été confronté à une très forte baisse des investissements directs étrangers (IDE) en 2023 (-82 %), soit un montant de 33 milliards de dollars contre 350 milliards de dollars, ce qui équivaut au niveau des investissements reçus en 1993.
Une supply chain sous pression
La supply chain des semi-conducteurs, patiemment mise en place depuis quatre décennies, et qui implique des entreprises situées aux États-Unis, au Japon, en Corée du Sud, en Europe, à Taïwan et en Chine, se heurte désormais à un technonationalisme américain qui cherche à éviter un rattrapage technologique chinois susceptible de remettre en cause sa position hégémonique dans le monde. Pour ce faire, les administrations Trump (2017-2021), Biden (2021-2025) puis de nouveau Trump (depuis le 20 janvier 2025) ont initié des politiques de découplage visant à désimbriquer les réseaux de production et de recherche sino-américains, et ainsi priver les firmes chinoises de l’accès aux technologies de pointe américaines, en particulier dans le domaine du numérique (3).
Dans le cadre de leur stratégie nationale de domination technologique, les États-Unis occupaient jusqu’ici une place sans commune mesure dans ce domaine, leur conférant un avantage géopolitique sans pareil. Cependant, la Chine réalise aujourd’hui des études scientifiques parmi les meilleures du monde, produit un éventail de technologies de pointe et compte à son actif plusieurs exploits technologiques (missions lunaires « Cheng’e » ou chatbot d’IA DeepSeek) (4), qui menacent directement la domination technologique, militaire et économique américaine.
Aussi, les mesures de restrictions prises par les États-Unis à l’encontre de la Chine dans le domaine des semi-conducteurs ont placé l’Europe — et plus particulièrement ASML — au cœur de l’actualité.














