ASML, une entreprise stratégique
Cette entreprise néerlandaise, basée à Veldhoven aux Pays-Bas et issue de la scission par Philips de sa division de lithographie interne, a été créée en 1984. Sa localisation, dans un contexte de guerre froide et de tensions commerciales américano-japonaises, lui a permis d’apparaitre comme un acteur digne de confiance face aux mastodontes de l’époque que sont Nikon et Canon (5). ASML est l’un des leaders mondiaux de la fabrication de machines de photolithographie pour l’industrie des semi-conducteurs et le leader de celle des machines de lithographie EUV. La technologie de la lithographie en ultraviolet profond (DUV) utilise une longueur d’onde de 248 nanomètres (nm) ou 193 nm, invisibles à l’œil humain, mais une miniaturisation encore plus poussée nécessite la maitrise d’une technologie bien plus complexe et couteuse : le rayonnement EUV, qui utilise une longueur d’onde de 13,5 nm.
En 2024, ASML a mis au point une nouvelle machine « EUV High-NA », capable théoriquement de produire une résolution allant jusqu’à 10 nm, la limite théorique de la machine étant de 8 nm. Taïwan (TSMC), la Corée du Sud (Samsung) et les États-Unis (Intel) sont actuellement les seuls capables de produire des semi-conducteurs haut de gamme avec une épaisseur de 3 nm, soit 50 000 fois plus fine que celle d’un cheveu (6).
La force d’ASML, en tant que producteur d’une partie de la machine et intégrateur final, réside dans sa capacité à concevoir une machine indispensable aux semi-conducteurs de demain — celle qui équipera les technologies de rupture — tout en s’appuyant sur un réseau d’entreprises expertes situées dans le monde entier. La particularité de ce « maillage technologique » est que la chaine d’approvisionnement pour la fabrication de cette machine dépend de proches alliés des États-Unis (Japon, Autriche, Allemagne, Pays-Bas, Canada, Corée du Sud…). Certaines entreprises dépendantes des machines fabriquées par ASML, comme Samsung, Intel ou TSMC, ont d’ailleurs investi dans l’entreprise néerlandaise dans une sorte de garantie croisée : Philips possède par exemple 28 % des parts de TSMC. En dehors de ces entreprises, d’autres groupes étrangers de haute technologie fournissent également ASML : par exemple, les allemandes Trumpf pour les lasers de découpe de précision et Zeiss pour les miroirs et les lentilles de précision. ASML dispose par ailleurs de plusieurs milliers d’autres fournisseurs, situés dans des États alliés, capables de répondre à ses besoins en matière de composants de haute technologie.
C’est dans ce cadre que l’administration Trump a initié, en 2018, une stratégie de pression maximale en direction d’ASML afin de l’empêcher de vendre des machines EUV à la Chine. L’administration Biden a, par la suite, en 2022, étendu les sanctions à certaines machines DUV (antérieures aux EUV) dans le but de freiner la capacité de la Chine à développer des puces de pointe. Des pressions supplémentaires ont été exercées en 2023 en direction de La Haye, applicables depuis début 2024, afin d’inclure les pièces détachées et les services de maintenance. Ces menaces de sanctions américaines ont poussé le gouvernement néerlandais à révoquer des licences d’exportation de machines EUV et de certaines machines DUV à destination de la Chine (7). Paradoxalement, les commandes chinoises n’ont cessé de croitre, au point de faire de Pékin, en 2023-2024, le premier client d’ASML. L’augmentation des importations chinoises auprès d’ASML peut s’expliquer par les besoins croissants de son industrie, mais aussi par une stratégie de dépendance maitrisée et une volonté d’anticipation de la part des autorités chinoises.
Une Europe en quête de stratégie
Si l’Union européenne (UE) occupe une place importante, voire centrale, dans certaines niches, à ce jour d’importantes contraintes structurelles l’empêchent de devenir un acteur de stature mondiale. Ne représentant qu’environ 10 % de la chaine de valeur globale, elle est néanmoins située derrière les États-Unis pour la conception des puces, et derrière Taïwan pour la fabrication des nœuds les plus avancés (8). Du côté institutionnel européen, les initiatives ne manquent pas : règlement européen sur l’IA ; nomination d’un vice-président chargé de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie ; subventions ciblées aux usines de production ; rapport Draghi (2024) sur la compétitivité…













