Néanmoins, malgré ces politiques et certains avantages réels, l’objectif initial de l’UE de représenter 20 % de la production mondiale d’ici à 2030, fixé lors de l’entrée en vigueur du Chips Act le 21 septembre 2023, ne sera pas atteint, selon la Cour des comptes européenne. La parution d’un rapport le 28 avril 2025 par cette même Cour vient nuancer ce chiffre de 20 %, proposant une estimation plus « réaliste » de 11,7 % d’ici à 2030 (9). Les défis liés au marché des semi-conducteurs représentent une contrainte de taille pour l’Europe, notamment en ce qui concerne la demande interne, les économies d’échelle ou la capacité à attirer des investissements internationaux. La Commission européenne va devoir, dans un souci de réadaptation stratégique, confronter l’action à la réalité du terrain avant septembre 2026 et, par la suite, réviser le Chips Act européen avant la fin de l’année (10).
Concernant les questions de souveraineté numérique, il n’existe pas dans l’UE de conception définitive, unique et précise de ce que les objectifs de souveraineté numérique devraient cibler et englober (11), car seules les mesures de souveraineté réglementaire prévalent dans le plan d’action européen.
En France, par exemple, dans le cadre d’un rapport du Sénat fait au nom de la commission d’enquête sur la souveraineté numérique, celle-ci est définie comme « la capacité de l’État à agir dans le cyberespace, condition nécessaire à la préservation de nos valeurs […] qui passe par une capacité autonome d’appréciation, de décision et d’action dans le cyberespace », ainsi que par « la maitrise de nos réseaux, nos communications électroniques et nos données » (12). On voit donc que, dans cette acception, la souveraineté numérique, déclinée comme souveraineté numérique nationale — c’est-à-dire comme souveraineté nationale sur le numérique — se heurte à « l’intrication d’un monde globalisé régi par de multiples conventions et normes internationales » (13). Dès lors, le numérique est devenu par défaut, et en raison de sa généralisation au sein des États, un enjeu de souveraineté.
Un alignement par défaut
D’un point de vue géopolitique, ASML n’a eu d’autre choix que de s’aligner sur les demandes américaines de restreindre ses ventes de machines EUV à la Chine. Ces injonctions posent la question de la perception du risque — assez subjective — qui existe entre Européens eux-mêmes et entre Européens et Américains. Elles interrogent aussi la marge de manœuvre réelle dont dispose Bruxelles. À ce stade, l’Europe va être de plus en plus pressée par les États-Unis de choisir un camp, notamment au regard des écosystèmes technologiques distincts qui émergent (14). À cet égard, la prise de contrôle, le 30 septembre 2025, de l’entreprise Nexperia — ancienne filiale de Philips Semiconductors acquise par le groupe chinois Wingtech Technology (à 79 %) en 2018 pour 3,8 milliards de dollars — l’illustre clairement. En activant une loi datant de 1952, la Goods Availability Act, Amsterdam a cédé aux pressions américaines afin d’échapper aux restrictions à l’exportation (« liste des entités »), provoquant ainsi une frayeur dans les milieux d’affaires. Menacé de représailles importantes par Pékin, Washington est intervenu — comble de l’ironie — en tant que médiateur entre Pékin et La Haye.
In fine, Washington cherche avant tout à assurer sa prédominance technologique en protégeant des technologies qu’il juge critiques afin de préserver son avance dans un secteur considéré comme essentiel pour son économie et sa sécurité nationales.
Notes
(1) Pierre-Alexis de Vauplane, Demain, la souveraineté : Quand le numérique réinvente la souveraineté, Hermann, 2022.
(2) Jean-Michel Valantin, « Pékin face à Washington dans la course à la suprématie technologique », Les Grands Dossiers de Diplomatie, n°88, octobre-novembre 2025.
(3) Patricia Nouveau, « Dépendance technologique et politiques industrielles européennes : le dilemme entre souveraineté propriétaire, territoriale et réglementaire », dans Clotilde Druelle-Korn, et al. (dir.), Industrie, développement et souveraineté XVIIe-XXIe siècle, Institut de la gestion publique et du développement économique, 2025, p. 310.
(4) Leo Eigner, « Les ambitions scientifiques et technologiques de la Chine », Center for Security Studies (CSS) ETH Zürich, Politique de sécurité : analyses du CSS, n°364, juillet 2025, p. 1 (https://tinyurl.com/yfx8747k).
(5) Chris Miller, Chip War: The Fight for the World’s Most Critical Technology, Scribner, 2022.
(6) Tjan Ho Lai, « Caught in the Crossfire: ASML amidst the US-China Chip War», Shanghai BenCham (The Benelux Chamber of Commerce in China), 15 aout 2024 (https://tinyurl.com/bddwjvd5).
(7) Ibid.
(8) Gorana Grgić, Foulon Michiel, Schepers Névine, « Le secteur des semi-conducteurs en Europe », CSS ETH Zürich, Politique de sécurité : analyses du CSS, n°360, mai 2025, p. 2 (https://tinyurl.com/etnb7527).
(9) Cour des comptes européenne, Rapport spécial 12/2025 : La stratégie de l’UE en matière de microprocesseurs, 28 avril 2025 (https://tinyurl.com/mvpp9csv).
(10) Ibid.
(11) Patricia Nouveau, op. cit., p. 20.
(12) Frank Montaugé, Gérard Longuet, Sénat, Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur la souveraineté numérique, n°7, 2019 (https://tinyurl.com/3m8pz9xx).
(13) Jean-Gabriel Granascia, Eric Germain, Claude Kirchner, La souveraineté à l’ère du numérique : Rester maîtres de nos choix et de nos valeurs, CERNA, 27 mai 2018 (https://tinyurl.com/6uhe2uvx).
(14) Gorana Grgić, Foulon Michiel, Schepers Névine, op. cit., p. 4.













