Le 26 octobre dernier, les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », ont pris le contrôle de la ville d’El-Facher, capitale du Darfour du Nord au Soudan, après un siège de dix-huit mois. Le général Abdel Fattah al-Burhan, chef des Forces armées soudanaises (SAF), a reconnu la chute de la ville et indiqué que ses troupes s’en étaient retirées. El-Facher était considérée comme un point stratégique important dans ce conflit. Pourquoi ? Qu’est-ce que sa chute nous indique sur la situation sécuritaire et politique du pays ?
R. Marchal : El-Facher revêt une importance symbolique et stratégique. Historiquement, elle fut la capitale du Darfour lorsque la région était unifiée. Sous l’ancien président soudanais, Omar el-Béchir (renversé en avril 2019), elle devint la capitale du Darfour du Nord et est aujourd’hui le principal centre urbain de la région ainsi que la capitale du groupe ethnique Zaghawa, qui représente une minorité importante au Darfour tant d’un point de vue démographique que militaire. Politiquement, la prise d’El-Facher permet aux FSR de revendiquer le contrôle total du Darfour. Cependant, cette victoire ne constitue pas un véritable tournant dans le conflit. Des zones importantes échappent encore à leur autorité, car elles restent sous le contrôle de groupes indépendants. De plus, les FSR n’ont toujours pas réussi à établir une administration civile dans la région, y compris dans les zones qu’elles occupent depuis longtemps.
Depuis cette victoire, les FSR tentent de prendre le contrôle de la région du Kordofan, voisine du Darfour, avec deux lieux d’accrochage importants. Le premier est la ville d’El-Obeid, dans le Nord-Kordofan, où des combats intenses se déroulent dans sa grande périphérie, notamment autour d’Al-Bahra. El-Obeid possède un aéroport vital pour l’approvisionnement des troupes dans la région. Le deuxième est la ville de Babanusa, dans le Sud-Kordofan, où est stationné un important contingent des SAF. Si ces deux points parvenaient à être pris par les FSR, ils contrôleraient un territoire immense, comprenant le Darfour et le Kordofan. Dès lors, il n’y aurait pratiquement plus d’obstacles à lancer une nouvelle offensive vers Khartoum (la capitale de jure du Soudan), ce qui serait évidemment préjudiciable aux SAF.
Néanmoins, la bataille d’El-Facher et les massacres survenus durant cette phase ont provoqué un sursaut international. Depuis, la diplomatie américaine, mais aussi régionale, s’active pour tenter d’aboutir à un cessez-le-feu, à un accès humanitaire facilité, voire à des négociations politiques.
On parle de 50 000 morts, de 13 millions de déplacés, d’une famine confirmée (presque 25 millions de personnes affectées) et de plus de 30 millions de personnes dans le besoin, selon l’ONU. À l’aune de ces chiffres, à quoi les civils sont-ils confrontés quotidiennement ? Quelles sont les conditions sur place ?
Depuis le début de la guerre, les chiffres évoquent 50 000 à 150 000 morts et 13 millions de déplacés, dont presque un million se sont réfugiés dans les pays voisins (1). De plus, entre 25 millions et 30 millions de personnes ont besoin d’une aide alimentaire, notamment parce que certains déplacés se trouvent aujourd’hui dans des zones de famine. Or, l’accès à l’aide humanitaire est extrêmement précaire des deux côtés (FSR et SAF).
L’action des opérateurs humanitaires est limitée par les moyens dont ils disposent, que ceux-ci transitent par Port-Soudan ou par Adré, à la frontière tchadienne. De plus, les intervenants extérieurs sont tenus à un certain silence afin de ne pas froisser les autorités en place à Port-Soudan ou le commandement des FSR, officiellement basé à Nyala (capitale du Darfour du Sud).
Concernant les conséquences humanitaires de la bataille d’El-Facher, les humanitaires sur place indiquent que des dizaines de milliers de personnes sont portées disparues. Néanmoins, il faut attendre que la situation se décante et que de nouvelles enquêtes soient menées, pour ne pas s’appuyer seulement sur les récits des déplacés, qui arrivent traumatisés dans les camps et racontent des histoires terrifiantes, dont la véracité ne peut être confirmée. Ces enquêtes seront essentielles pour comprendre les responsabilités des uns et des autres ainsi que pour dénombrer les victimes.
Quels sont les obstacles à l’acheminement de l’aide humanitaire ?
Le gouvernement soudanais et les FSR n’ont pas les mêmes pratiques pour contrôler l’accès à l’aide humanitaire. Du côté du gouvernement, toute aide est conditionnée à l’octroi d’une vingtaine de permis délivrés par différents services de l’État. Ainsi, une fois que l’aide est déchargée à Port-Soudan, la sortir de la ville nécessite de résoudre de nombreux obstacles bureaucratiques. De plus, la route est jalonnée de points de contrôle, tenus aussi bien par l’armée régulière que par des milices alliées. Ces dernières s’assurent que l’aide est destinée prioritairement à leurs zones d’influence ; le cas échéant, elles la bloquent.














