La Chine est entrée dans une phase de déclin démographique historique : en quoi ce tournant démographique marque-t-il une rupture dans l’histoire contemporaine du pays ?
G.-F. Dumont : La population chinoise a commencé à diminuer dans les années 2020, marquant un tournant historique dans la dynamique démographique du pays après des décennies de croissance. Comme beaucoup d’autres pays, la Chine a traversé au XXe siècle ce qu’on appelle en démographie la « transition démographique » (1), une période de forte augmentation de la population due à la baisse de la mortalité. Cette période se caractérise principalement par la réduction de trois types de mortalité : la mortalité infantile, celle des enfants et adolescents, ainsi que la mortalité maternelle, c’est-à-dire celle des femmes lors de l’accouchement ou peu après. Ces avancées ont été rendues possibles grâce aux progrès médicaux, pharmaceutiques et hygiéniques, observés en Chine comme ailleurs dans le monde.
Dans ce contexte, la Chine a connu une croissance démographique soutenue depuis le milieu du XXIe siècle. Cependant, cette évolution n’a pas été linéaire. À la fin des années 1950, la politique de surcollectivisation imposée par Mao Zedong a entrainé une période de surmortalité, souvent appelée les « trois années noires ». En 1960, la population chinoise a même enregistré une baisse à cause de cette crise. Depuis le début des années 2020, on observe une rupture nette, tant en chiffres absolus qu’en chiffres relatifs.
En effet, la Chine a enregistré, depuis 2022, plus de décès que de naissances. Ce phénomène indique une dynamique de dépopulation. De plus, avec un solde migratoire négatif, l’immigration ne peut nullement compenser ce déficit naturel. Ainsi, la population chinoise est engagée dans un processus de diminution qui semble inéluctable, compte tenu des tendances actuelles.
D’un autre côté, en termes relatifs, la Chine a perdu son titre de pays le plus peuplé du monde. Pendant des décennies, elle était sans conteste en tête de liste. En 1950, sa population était supérieure de 57 % à celle de l’Inde, qui était alors le deuxième pays le plus peuplé. Cependant, en raison d’un « hiver démographique » caractérisé par une fécondité en dessous du seuil de remplacement des générations depuis 1991, la croissance démographique de la Chine a considérablement ralenti par rapport à celle de l’Inde. Ainsi, en 2023, un tournant majeur a eu lieu : l’Inde est devenue le pays le plus peuplé du monde, dépassant la Chine.
Les derniers chiffres montrent une baisse de la natalité et une accélération du vieillissement : quelles sont, selon vous, les causes profondes de ce phénomène au-delà de la politique de l’enfant unique ?
La baisse de la natalité en Chine trouve sa racine principale dans la politique stricte dite de « l’enfant unique », mise en place par les autorités entre 1979 et 2015. Cette politique, imposée par un système administratif rigoureux, interdisait aux femmes d’avoir le nombre d’enfants qu’elles désiraient. Cependant, au-delà de cette réglementation, plusieurs autres éléments expliquent la diminution continue de la fécondité dans le pays.
Tout d’abord, la chute du nombre de naissances au cours des décennies passées a entrainé une réduction du nombre de femmes en âge de procréation. Ainsi, une fécondité affaiblie, appliquée à une population féminine moins nombreuse, entraine mécaniquement une nouvelle baisse des naissances.














