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La doctrine nucléaire russe au regard de la guerre d’Ukraine

On peut en tirer quelques conclusions. Tout au long de la guerre, Moscou a activement utilisé la menace nucléaire à des fins coercitives, avec deux volets : la dissuasion et la contrainte nucléaires. Les Russes ont tendance à regrouper ces deux volets sous le terme générique de « dissuasion ». Empêcher l’OTAN et les États-Unis d’intervenir dans le conflit constituait le premier objectif de la dissuasion russe. Cette menace s’est avérée crédible, car l’Ukraine, considérée par la Russie comme un enjeu vital, représentait une ligne rouge. Le message de dissuasion du président Poutine a été entendu par le principal adversaire, les États-Unis, qui ont clairement déclaré qu’ils n’enverraient pas de troupes en Ukraine. La dissuasion russe à l’égard de l’Occident a donc été efficace. Concernant la coercition nucléaire, la situation a connu un succès mitigé. Dans un premier temps, la crainte d’une escalade nucléaire a retardé les livraisons d’armes occidentales à l’Ukraine de six à neuf mois.

Mais au fil du temps, les États européens, notamment le Royaume – Uni et la France, ont pris conscience du manque de crédibilité des menaces russes face au parapluie nucléaire de l’OTAN. Cependant, force est de constater que, malgré cette évolution, l’Ukraine n’a obtenu qu’une autorisation limitée de la part des États-Unis et de leurs alliés de cibler le territoire russe, l’Allemagne allant même jusqu’à refuser de fournir certains types d’armements, par crainte d’une escalade. Globalement, la Russie a cependant retiré de la pression exercée plus d’avantages que d’inconvénients. Le retard initial dans les livraisons d’armes occidentales lui a permis de s’adapter et de progresser dans son invasion. Le recours à la menace nucléaire par la Russie témoigne de son rôle dans les guerres conventionnelles : elle a gagné du temps pour consolider sa position, malgré l’efficacité décroissante de cette pression.

La coopération avec l’Ukraine renforcera-t‑elle les capacités conventionnelles à longue portée des États européens ? Sans aucun doute, et la Russie s’en préoccupe, car le renforcement de la coopération en matière de défense entre les États européens et l’Ukraine ouvre la voie à une nouvelle course aux missiles en Europe. Celle-ci a ainsi l’opportunité d’enrichir son expérience grâce au développement et aux essais de nouveaux missiles, ce qui, à terme, accroîtra les capacités de défense des Européens face à la Russie.

Les villes ukrainiennes sont quotidiennement visées, et deux missiles Oreshnik à ogives conventionnelles ont déjà été utilisés contre elles. Dans une interview de 2022, le général Zaluzhnyi a déclaré envisager la possibilité d’une frappe nucléaire contre les forces ukrainiennes. En tant qu’analyste, estimez – vous qu’une frappe nucléaire, contre une ville ou contre les forces armées, soit une hypothèse plausible ?

Bien que, durant toute la guerre, les signalements atomiques de la Russie aient globalement dissuadé les États-Unis, ces derniers ont néanmoins fixé une « ligne rouge » concernant les évènements de septembre 2022. Dans son discours du 21 septembre sur l’annexion officielle des régions ukrainiennes conquises, le président Poutine a lancé un message des plus intimidants. L’intégration légale de ces territoires à la Russie a démontré sa détermination à défendre ses nouvelles acquisitions : « Si la Russie estime que son intégrité territoriale est menacée, nous utiliserons tous les moyens de défense à notre disposition, et ce n’est pas un bluff. »

En octobre 2022, en réponse à ce discours, l’administration Biden a clairement fait comprendre aux dirigeants russes que toute utilisation d’armes nucléaires contre l’Ukraine entraînerait une riposte conventionnelle. Les autorités russes ont laissé entendre qu’elles avaient compris les signaux américains, modérant leur discours nucléaire fin octobre et en novembre 2022. Dans son discours de Valdaï le 27 octobre, le président russe a déclaré que l’Occident cherchait délibérément de nouveaux prétextes pour s’en prendre à son pays, tandis que la Russie n’avait « aucun intérêt militaire ou politique » à recourir à l’arme nucléaire en Ukraine.

Bien que la détermination de la Russie à l’égard de l’Ukraine ait toujours été considérée comme considérablement plus forte que celle des États-Unis, le succès apparent de la dissuasion américaine peut être attribué à leurs caractéristiques respectives. Ce phénomène pourrait s’expliquer par les propos du secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, qui déclarait en privé au ministre russe de la Défense : « Toute utilisation d’armes nucléaires… contre qui que ce soit serait perçue par les États-Unis… comme un évènement qui bouleverserait le monde. » Cette citation reflète parfaitement l’essence des « lignes rouges » américaines dans ce conflit. Pour comprendre les raisons d’une telle détermination, qui tranche avec le comportement traditionnel des États-Unis à l’égard de l’Ukraine, plusieurs arguments peuvent être avancés.

À propos de l'auteur

Polina Sinovets

Directrice du Centre d’Odessa pour la non-prolifération (OdCNP), professeure associée au département des relations internationales, des sciences politiques et de la sociologie de l’Université nationale I. I. Mechnikov d’Odessa, Ukraine.

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