Magazine Moyen-Orient

De l’« axe de résistance » aux « axes d’influence » : la mutation syrienne

Le 8 décembre 2024 marque la chute de Bachar al-Assad après vingt-quatre ans de règne. Dans les mois qui ont suivi, le pouvoir syrien mené par le président Ahmed al-Charaa est devenu l’échiquier d’une nouvelle partie géopolitique où, parmi les acteurs les plus influents, les monarchies du Golfe et Israël redessinent leurs stratégies régionales. L’effondrement du régime Al-Assad a créé un vide que chacun s’empresse de combler selon ses propres calculs, transformant la Syrie en laboratoire des rivalités moyen-orientales.

La rapidité de cette réorganisation géopolitique surprend par son ampleur. En moins d’un an, l’Arabie saoudite a signé des accords avec ­Damas, Israël a détruit près de 80 % des capacités militaires de la Syrie et occupe une partie du territoire du pays, tandis que l’Iran a perdu, outre un allié de taille, son corridor terrestre vers le Hezbollah libanais, considéré jusqu’il y a peu comme une pièce maîtresse de l’échiquier stratégique proche-oriental. Cette recomposition révèle les enjeux que représente le contrôle de la Syrie pour l’équilibre régional futur.

Quand l’Arabie saoudite mène la charge diplomatique

Si les faits et le consensus veulent que la chute du régime ­Al-Assad ait été provoquée principalement par la Turquie et son soutien à la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), l’Arabie saoudite s’est rapidement imposée comme le partenaire économique central du nouveau pouvoir syrien. Dès le 1er janvier 2025, le ministre des Affaires étrangères syrien, Assaad al-Chibani, a effectué sa première visite officielle à l’étranger dans la capitale du royaume, marquant l’engagement saoudien dans la nouvelle configuration régionale.

À l’été 2025, cette coopération économique a franchi un cap avec la signature, le 18 août, d’un accord de protection et de promotion des investissements entre les deux pays. Signé à Riyad en présence d’une délégation syrienne de haut niveau, ce texte vise à garantir la sécurité juridique des capitaux, à faciliter les transferts financiers et à accélérer l’intégration économique bilatérale. Il prévoit également un mécanisme d’arbitrage international et des mesures fiscales incitatives. Ce nouvel accord fait suite au forum d’investissement syro-saoudien du 24 juillet à Damas, où 47 contrats d’une valeur de 6,4 milliards de dollars ont été signés, représentant la plus importante injection de capitaux étrangers en Syrie depuis 2011. Ces investissements saoudiens couvrent de nombreux secteurs stratégiques : infrastructures, énergies renouvelables, santé, digital, tourisme, industrie. L’accent est mis sur la reconstruction urbaine, le développement du numérique, la création d’une cimenterie majeure et la modernisation des télécommunications.

L’appui financier saoudien va au-delà des investissements privés. En avril 2025, l’Arabie saoudite s’est engagée à régler les 15 millions de dollars de dettes syriennes envers la Banque mondiale, ouvrant la voie à des prêts de reconstruction. En parallèle, conjointement avec le Qatar, Riyad finance les salaires de la fonction publique syrienne à hauteur de 29 millions de dollars par mois, ce qui lui permet d’exercer une emprise directe sur l’appareil administratif syrien.

Mais, au-delà des montants, c’est la nature stratégique de ces secteurs qui démontre l’ambition saoudienne : contrôler les infrastructures vitales du futur État syrien. Cette offensive économique s’accompagne à cet effet d’une diplomatie multilatérale assumée. Les 12 et 13 janvier 2025, le royaume organisait une conférence régionale incluant les monarchies du Golfe, la Syrie, l’Irak, le Liban, la Jordanie, l’Égypte, la Turquie, ainsi que les États-Unis, l’Union européenne (UE) et les Nations unies. Le pari saoudien est clair : se repositionner comme l’architecte du nouvel ordre économique syrien, en s’appuyant sur une alliance régionale et une stratégie d’intégration durable.

La médiation politico-financière d’Abou Dhabi, le pari de Doha

Les Émirats arabes unis adoptent une approche en apparence plus mesurée, mais non moins calculée. Contrairement à ses voisins saoudien et qatari, Abou Dhabi privilégie une stratégie de médiation régionale tout en sécurisant ses intérêts économiques. Cette prudence s’explique d’abord par la méfiance historique émirienne envers les mouvements islamistes et par son aversion pour les liens supposés entre les Frères musulmans, la HTC et Al-Qaïda.

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