Magazine Moyen-Orient

De l’« axe de résistance » aux « axes d’influence » : la mutation syrienne

Pourtant, les Émirats arabes unis ne restent pas à l’écart de la recomposition syrienne. En juin 2025, le conglomérat Al-Habtoor a annoncé l’exploration d’opportunités d’investissement en Syrie, tandis que la DP World a décroché un contrat de 800 millions de dollars pour développer le port de Tartous. Plusieurs autres sociétés émiriennes ont fait savoir, à l’été 2025, qu’elles souhaitaient aussi s’impliquer dans la modernisation des infrastructures énergétiques et la logistique de transport du nord syrien. Ces investissements indiquent la volonté émirienne de contrôler les infrastructures logistiques clés, particulièrement importantes dans leur stratégie de hub commercial régional.

La visite du président syrien Ahmed al-Charaa à Abou Dhabi mi-avril 2025 a constitué un moment fort de ce rapprochement. Toutefois, la vraie carte émirienne reste sa capacité de médiation unique au Moyen-Orient. Grâce aux « accords ­d’Abraham » de 2020, les Émirats arabes unis entretiennent des relations privilégiées avec Israël. Cette position singulière leur permet d’orchestrer, depuis avril 2025, des négociations indirectes et discrètes entre Damas et Tel-Aviv. Un canal de discussion secret a été établi après la visite d’Ahmed al-Charaa à Abou Dhabi, impliquant des responsables sécuritaires émiriens, syriens et israéliens. Ces contacts portent essentiellement sur la lutte contre le terrorisme, le partage de renseignements et l’instauration de mesures de confiance. Ils soulignent ainsi le rôle potentiellement décisif d’Abou Dhabi pour l’avenir des liens israélo-syriens et la stabilisation régionale.

Le Qatar sort vainqueur de la transition syrienne au terme d’une stratégie de long terme payante. Monarchie du Golfe intransigeante dans son refus de normaliser ses relations avec Bachar al-Assad, elle avait maintenu l’ambassade de l’opposition syrienne à Doha et soutenu les rebelles dès 2011. Cette constance historique lui offre désormais un accès privilégié aux dirigeants syriens. La semaine suivant la prise de pouvoir d’Ahmed al-Charaa, Doha a rouvert son ambassade à Damas et envoyé une importante aide humanitaire et technique, notamment dans l’énergie et les infrastructures.

Le 30 janvier 2025, l’émir Tamim ben Hamad al-Thani (depuis 2013) est devenu le premier chef d’État étranger à se rendre en Syrie post - Al-Assad, contribuant symboliquement à asseoir la légitimité internationale du nouveau régime. Cette visite n’était pas que protocolaire : elle a concrétisé l’engagement qatari de fournir jusqu’à 200 mégawatts d’électricité et d’assurer l’approvisionnement en gaz naturel. Doha a également annoncé, en juin 2025, la reprise des vols directs entre les deux capitales avec Qatar Airways, matérialisant son intention d’intégrer la Syrie au réseau économique du Golfe. Mais l’influence qatarie se manifeste dans d’autres secteurs clés. En mars 2025, Doha a obtenu l’autorisation américaine de fournir du gaz à la Syrie, ouvrant la voie à la réactivation potentielle du gazoduc Kilis-Alep vers l’Europe. Ce projet énergétique, dont les contours avaient déjà été esquissés en 2011, confirme l’ambition qatarie de faire de la Syrie un corridor énergétique majeur, en concurrence avec les initiatives israélo-chypriotes de la Méditerranée orientale. Doha maintient également un pont aérien humanitaire et positionne sa diplomatie comme l’« épine dorsale » de la médiation régionale. Cela signifie aussi que l’émirat tente de rivaliser avec les Saoudiens et les Émiriens.

Le Golan en 2024 : un enjeu territorial entre Israël et Syrie

La redéfinition par Israël de sa doctrine sécuritaire

Plus agressive et axée sur la confrontation, l’approche israélienne tranche avec les stratégies du Golfe. Dès les premières heures de la chute de Bachar al-Assad, Israël a lancé l’opération « Flèche du Bashan ». En huit jours, près de 80 % des capacités militaires syriennes fondamentales ont été détruites, dont la totalité de la marine, les systèmes de défense antiaériens et les stocks d’armes chimiques présumés. Cette offensive s’accompagne d’une expansion territoriale assumée. Israël contrôle désormais plusieurs zones au-delà de la ligne de cessez-le-feu de 1974, notamment sur le versant syrien du mont Hermon. Cette occupation de facto accroît ses capacités de surveillance en profondeur du territoire syrien.

Par ailleurs, le plan de doublement des colonies israéliennes dans le Golan, approuvé le 15 décembre 2024 avec un budget initial de 11 millions de dollars, illustre les ambitions ­politico-militaires de long terme d’Israël sur ce territoire annexé. L’objectif affiché est de faire passer la population coloniale juive de 31 000 à plus de 60 000 habitants, renforçant ainsi l’ancrage territorial.

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