Magazine Moyen-Orient

De l’« axe de résistance » aux « axes d’influence » : la mutation syrienne

Ce repositionnement des grandes puissances russe et américaine traduit un effacement partiel des anciens équilibres et laisse le terrain aux États du Golfe, à la Turquie et à Israël, dans une Syrie où la fragmentation confessionnelle et communautaire, mais aussi la montée des groupes non étatiques (HTC, FDS, milices locales), conditionnent toute perspective de stabilisation crédible. Le nouvel ordre syrien reste ainsi suspendu à la capacité des acteurs régionaux et internationaux à surmonter ces clivages et à éviter l’installation d’une instabilité chronique susceptible d’alimenter des cycles de violence et des interventions étrangères.

Vers un nouveau Moyen-Orient multipolaire ?

La recomposition géopolitique de la Syrie post - Al-Assad indique l’émergence d’un Moyen-Orient multipolaire où les monarchies du Golfe s’affirment comme puissances autonomes. L’offensive diplomatique et économique saoudienne, la médiation émirienne et l’influence énergétique qatarie redéfinissent en bonne partie les équilibres locaux, au détriment des « parrains » qui soutenaient Al-Assad (Iran, Russie), et en concurrence avec les ambitions turques et israéliennes.

Ce nouvel environnement stratégique replace la Syrie au cœur des rivalités régionales, dans un jeu ouvert entre puissances moyen-orientales et anciennes puissances extérieures. La balkanisation du territoire syrien entre zones d’influence (turque au nord, israélienne au sud-ouest, américano-kurde au nord-est) complique les plans d’investissement du Golfe, qui nécessitent une stabilité minimale pour être pérennes et efficaces. En parallèle, la fragilité sociale et communautaire persiste, malgré les promesses gouvernementales. Cela alimente en retour les interventions extérieures et menace l’intégrité territoriale syrienne. De plus, l’enjeu énergétique cristallise les rivalités. Le projet de gazoduc Qatar-Turquie-Europe, passant par la Syrie, concurrence les ambitions israéliennes de corridor gazier méditerranéen et les intérêts saoudiens dans les hydrocarbures. Ces rivalités énergétiques détermineront l’avenir géopolitique du Levant, et l’intégration de la Syrie dans les réseaux économiques régionaux.

Ahmed al-Charaa incarne une double incertitude : sera-t-il capable de consolider un État syrien inclusif et stable, condition indispensable au succès des stratégies moyen-orientales ? L’ampleur des défis – reconstruction évaluée entre 300 milliards et 500 milliards de dollars, réconciliation communautaire, intégration territoriale… – nécessite une coopération internationale, mais celle-ci reste entravée par les rivalités géopolitiques et la fragmentation confessionnelle. Le principal risque est de voir la Syrie redevenir le théâtre d’une compétition régionale par procuration, davantage que de retrouver sa pleine souveraineté. L’échec de la transition ne signifierait pas seulement la transformation du pays en État failli permanent, mais compromettrait durablement les équilibres du Moyen-Orient.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°68, « France-Algérie : la grande déchirure », Janvier-Mars 2026.
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