Magazine Moyen-Orient

Le Hirak et les réseaux d’influence de l’Algérie dans l’émigration algérienne en France

L’interprétation dominante de la relation franco-algérienne est le plus souvent appréhendée à travers le prisme étatique, ce qui a pour conséquence d’éclipser la complexité des rapports sociétaux et individuels qu’entretiennent la population algérienne et les citoyens binationaux résidant en France. Le mouvement protestataire connu sous le nom de Hirak, apparu en Algérie en février 2019 pour dénoncer la candidature d’Abdelaziz Bouteflika (1937-2021) à un cinquième mandat présidentiel après vingt ans au pouvoir, a été renforcé par la mobilisation d’une identité algérienne au sein de l’immigration.

Bien que la genèse de la contestation soit ancrée sur le territoire national algérien, l’extension simultanée du mouvement à des espaces transfrontaliers – notamment en France, qui concentre la plus forte densité de l’immigration algérienne (1) – révèle une compétition politique entre les réseaux d’influence officiels du régime en place et les acteurs du Hirak. La question des moyens mobilisés par ces deux parties pour s’arroger un monopole d’influence au sein de la communauté émigrée en est d’autant plus centrale (2).

La relation entre la communauté algérienne établie à l’étranger et l’Algérie a acquis une importance particulière au cours de la guerre d’indépendance (1954-1962). Le poids des émigrés algériens en France constituait une ressource démographique et financière stratégique, permettant au Front de libération nationale (FLN) et au Mouvement national algérien (MNA) d’asseoir leurs réseaux et d’intensifier la lutte sur le territoire algérien. La pratique des cotisations, qui fonctionnait notamment comme un marqueur économique et symbolique des liens d’appartenance des travailleurs algériens en France, transforma la sujétion politique et économique en un sentiment de fidélité nationale.

L’émigration, un enjeu pour l’État algérien

À l’indépendance, cette dimension fut érigée en enjeu politique majeur destiné à servir de fondement à l’émergence d’une nouvelle société. L’ouvrier algérien fut interpellé non plus pour sa participation au mouvement de libération nationale, mais pour sa contribution financière directe au projet de développement économique du nouvel État souverain. Dans les villes françaises où la présence algérienne était notable, l’organisation de rassemblements à forte teneur symbolique nationale culminait par des collectes de fonds alimentant un dispositif de solidarité consacré au financement de la reconstruction postcoloniale. L’Amicale des Algériens en France (ADAF) fut établie en 1963 comme relais des autorités algériennes afin d’encadrer et de contrôler la communauté émigrée sur le territoire français. Elle orchestrait une symbolisation dans laquelle les références cristallisées autour de dates commémoratives clés incluaient l’émigration comme une partie intégrante et indissociable de la nation.

Des événements majeurs, tels que le déclenchement de la révolution (1er novembre), la fête de l’indépendance (5 juillet) ou la répression du 17 octobre 1961 à Paris, étaient ritualisés lors de galas organisés par ses sections locales. En outre, cette symbolisation intégrait une dimension religieuse, exhortant notamment l’émigré à célébrer les fêtes religieuses musulmanes avec dignité. À ces commémorations vint s’ajouter la date du 19 juin 1965, marquant le coup d’État de Houari Boumédiène (1932-1978), au pouvoir jusqu’à sa mort, affirmant ainsi l’instrumentalisation du calendrier mémoriel au service du régime.

Ce tournant se traduisit par une réorganisation du réseau de l’État au sein de l’émigration : l’ADAF fut rebaptisée Amicale des Algériens en Europe (AEE), et ses instances dirigeantes firent l’objet d’un remaniement. Le contrôle et la neutralisation des dissidences, apparues dès 1962, s’exacerbèrent et devinrent une tâche prépondérante pour l’AEE. L’opposition politique en exil, portée par des figures aux sensibilités diverses – nationalistes, de gauche, progressistes ou communistes – demeura néanmoins divisée et incapable de susciter une adhésion ­massive parmi les émigrés.

L’encadrement politique de la communauté émigrée en France par l’État algérien demeurait néanmoins fragile, notamment sous l’effet des pressions externes exercées par le contexte politique français. La période qui avait suivi Mai 68 se caractérisait par une intensification des conflits sociaux, une conjoncture qui plaçait l’émigration algérienne, en tant que main-d’œuvre exploitée, au centre des stratégies de mobilisation des organisations d’extrême gauche françaises. Cette intégration de l’ouvrier algérien dans une rhétorique communiste, conduisant à la politisation de la cause algérienne sous un prisme anticapitaliste et antiraciste, générait une concurrence idéologique frontale avec le nationalisme étatique algérien.

Mais les autorités d’Alger maintinrent leur mode d’action et leur discours inchangés. Toutefois, l’objectif réel n’était pas tant d’infléchir l’émigration, dans un contexte où les départs de familles depuis l’Algérie avaient, dès les années 1960, pris une importance croissante. Le contrôle de la migration algérienne devint une préoccupation majeure pour les autorités françaises, qui entreprirent une révision législative. L’élection de François Mitterrand (1916-1996) à la présidence de la République en 1981 (jusqu’en 1995) marqua l’amorce d’une révision profonde du dispositif législatif encadrant les droits des populations immigrées en France. Cette réforme se traduisit notamment par l’extension du droit commun de la liberté d’association aux ressortissants étrangers, ouvrant ainsi un espace d’action propice à la création d’associations issues de l’immigration, que la génération née de la migration familiale sut saisir.

L’AEE fut confrontée à la montée en puissance d’associations qui concurrençaient certaines de ses activités. Son déclin s’amorça avec la cessation de parution de son périodique La Semaine de l’émigration en 1985. Par ailleurs, les émeutes d’octobre 1988 en Algérie précipitèrent la transformation des relations qu’elle entretenait avec l’État algérien. La Constitution de 1989, qui entérina la fin du système de parti unique, démantela le rôle centralisateur joué par le FLN et ses organisations satellites. Au début des années 1990, la reconnaissance légale (selon la loi de 1901) obtenue par quelques antennes locales ne put contrecarrer l’extinction progressive des activités nationales. Le modèle porté par l’amicale, fondé sur un encadrement centralisé de l’émigration algérienne en France, s’effondra.

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