Engagements politiques pour le pays d’origine
Les objectifs de l’amicale, qui visaient à structurer les liens avec l’émigration, s’étaient révélés inefficients. La participation électorale des Algériens en France devint, quant à elle, un enjeu. Le premier scrutin présidentiel pluraliste, organisé le 16 novembre 1995 dans le contexte de la décennie noire (1992-2002) en Algérie, attestait pourtant d’un engagement électoral significatif de la communauté nationale établie à l’étranger (3). Cependant, l’instauration du droit de vote des Algériens de l’étranger aux législatives – leur permettant, depuis 1997, d’élire quatre députés (sur 407) à l’Assemblée populaire nationale (APN) pour représenter la communauté installée en France – ne suscita pas un engouement suffisant pour nourrir un véritable sentiment d’appartenance nationale. Le Conseil consultatif de la communauté nationale à l’étranger, créé par décret présidentiel dans l’objectif de renforcer les liens entre l’État et l’émigration, ne fut, quant à lui, jamais opérationnel. Ce hiatus illustrait la difficulté persistante des autorités algériennes à institutionnaliser et à maintenir un lien organique et participatif avec leur communauté établie à l’étranger.
L’émergence du Hirak en février 2019 ébranla ce fonctionnement marqué par l’inertie et l’instabilité structurelle. En Algérie, l’intensité des mobilisations populaires compromettait la mise en œuvre de la feuille de route élaborée par les autorités. L’élection présidentielle, initialement programmée pour le 18 avril 2019 et reportée au 4 juillet, se déroula finalement le 12 décembre 2019, dans un contexte de légitimité institutionnelle fortement érodée. Sur les réseaux sociaux, les appels au boycott se multipliaient. En France, les manifestations coordonnées, tenues aux abords des représentations consulaires, contribuaient à affaiblir la participation électorale des ressortissants algériens. Face au succès rencontré par la protestation du Hirak, qui accentuait le rétrécissement d’une base de soutien déjà fragile, les réseaux d’influence du régime mirent alors en œuvre une stratégie de réorganisation.
Le 19 mars 2023, alors que les manifestations place de la République à Paris se tenaient encore régulièrement, ils tentèrent de s’approprier et de subvertir la symbolique du Hirak en organisant un rassemblement place du Colonel-Fabien. Une telle initiative visait à exprimer un soutien aux autorités algériennes tout en stigmatisant le Hirak en France comme une tentative de déstabilisation de l’Algérie. La duplication des formes d’action collective emblématiques du Hirak visait à en neutraliser le sens par un retournement symbolique, afin de servir un dispositif de soutien explicite aux autorités militaires et politiques en place. Des banderoles à l’effigie du chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), Saïd Chengriha, étaient ostensiblement brandies par des participants. Sur une pancarte, des figures médiatiques du Hirak, suivies par plusieurs dizaines de milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux, étaient présentées comme subordonnées au Maroc. Délibérément disposée au sol, la pancarte pouvait être piétinée par les participants, traduisant un acte de réprobation à la fois physique et symbolique. Cependant, l’affluence limitée à quelques centaines de personnes révéla les difficultés des organisateurs à constituer un contre-mouvement. Le Hirak avait contribué à l’affaiblissement durable des réseaux de pouvoir dans l’émigration.
L’élection présidentielle algérienne, fixée en décembre 2024 puis avancée au 7 septembre, fut appréhendée par les autorités comme un moment crucial pour le rétablissement de la légitimité d’Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre 2019 avec 58,1 % des voix et un faible taux de participation (39,8 %). Parallèlement, une transformation significative s’observait dans les dispositifs d’influence traditionnels : la relation clientélaire promue depuis 1962 par l’ADAF, qui cherchait à lier l’émigration au pouvoir établi, se restructurait désormais autour de la Grande Mosquée de Paris, inaugurée en 1926 avec un statut juridique neutre, mais proche de l’État algérien.
La reconfiguration des réseaux d’influence en France
L’influence de la Grande Mosquée de Paris s’exerce à travers un réseau d’environ 400 lieux de culte affiliés. Elle associe à sa fonction cultuelle des dimensions culturelles et diplomatiques. Dans ce contexte, l’association Awassir a été créée en janvier 2024. Le choix de domicilier son siège social à la même adresse que celle de la Grande Mosquée de Paris atteste d’une proximité institutionnelle, rendue également explicite par les partenariats noués entre les deux entités. L’assise économique de la Grande Mosquée de Paris, dont une part substantielle des revenus provient de l’exclusivité de la certification des produits halal destinés à l’Algérie depuis l’Union européenne (UE) et le reste du monde, permet à Awassir de disposer de ressources matérielles importantes. L’expansion du capital social de ses membres, facilitée par l’échange d’informations et l’élargissement des réseaux personnels, s’en trouve favorisée. L’association peut ainsi offrir des opportunités de voyage et d’excursions touristiques, en prenant en charge le coût des billets d’avion et des frais d’hébergement. La reconnaissance et l’affection ressenties au sein du groupe, ainsi que les liens d’amitié qui s’y tissent, constituent autant de ressources symboliques essentielles. Le caractère détendu et festif de ces initiatives contraste avec l’austérité protocolaire qui caractérisait autrefois les déplacements des délégués aux conférences de cadres de l’amicale, intégrée aux rouages du parti unique.
En parallèle, le Conseil mondial de la diaspora algérienne (CMDA) a été inauguré le 8 mars 2024. La cérémonie de lancement, organisée dans un grand hôtel parisien, a révélé une stratégie sélective de légitimation. Le statut professionnel élevé des membres de l’assemblée – cadres supérieurs, chefs d’entreprise, scientifiques, artistes, cinéastes, sportifs de haut niveau ou élus locaux en France – a été mis en avant. L’objectif de réunir les Algériens de l’étranger désireux d’investir ou de créer leur entreprise en Algérie, tout en mettant leurs compétences au service du pays, confère au CMDA un caractère élitiste, sous-tendu par une idéologie libérale. Là encore, la participation n’est pas dénuée d’intérêt : elle offre à chacun l’opportunité d’étendre son capital social et d’accéder à des informations privilégiées, autant de ressources susceptibles d’être mobilisées ultérieurement à des fins personnelles. La reconnaissance statutaire et la visibilité institutionnelle conférées par l’événement constituent, quant à elles, une rétribution symbolique pour qui y participe.













