Magazine Moyen-Orient

Le Hirak et les réseaux d’influence de l’Algérie dans l’émigration algérienne en France

Mais cette relation de clientèle demeure conditionnée par une contrepartie implicite, qui se manifeste, comme le montrent les publications de ces réseaux sur Internet, par l’absence de toute critique du pouvoir. La subsomption de la défense du système sous le registre de l’impératif de défense du pays se révèle d’autant plus efficace que la relation franco-algérienne s’est détériorée et que le contexte international est marqué par de fortes tensions. Dès lors, le soutien, d’abord tacite, exprimé par la participation à ces initiatives organisées par ces réseaux, tend à se formaliser par l’inscription sur les listes électorales dans les consulats et par le vote lors des prochaines échéances.

« Nos corps sont ici, nos cœurs sont là-bas »

L’engagement des Algériens au sein du Hirak en France s’articule autour d’un attachement national à l’Algérie, exprimé de manière intense, qui engendre une distanciation vis-à-vis des contingences du contexte social et politique français. Cette posture facilite la contestation à distance du régime autoritaire algérien. La logique de l’action collective en contexte migratoire reproduit alors le positionnement adopté par le Hirak en Algérie : un face-à-face entre la population et les autorités, contrastant avec les stratégies d’influence déployées par les réseaux du pouvoir établi. L’observation des rassemblements sur la place de la République révèle une symbolisation identitaire marquée par l’omniprésence du drapeau algérien, souvent accompagné du drapeau amazigh, et par la reprise de l’hymne national algérien par l’ensemble des participants, en ouverture et en clôture des rassemblements. Ce déploiement exprime un patriotisme au travers duquel l’unité territoriale de l’Algérie est revendiquée haut et fort. Ce sentiment est ressenti d’autant plus vivement qu’Emmanuel Macron est régulièrement critiqué pour avoir apporté, en tant que chef de l’État français (depuis 2017), ce que les manifestants interprètent comme un soutien aux autorités algériennes en période de contestation sociale.

L’analyse des liens entre les contestataires et la société française révèle alors des représentations hétérogènes. Le cas de Karim, médecin franco-algérien, met en évidence la continuité entre sa participation au Hirak et son exercice de la citoyenneté dans l’espace national français. Il reconnaît que le contexte français, caractérisé par la garantie des libertés d’expression et de protestation, a constitué un facteur déterminant lui permettant de développer une critique politique à l’encontre du régime algérien. Il formule ce rapport en termes de socialisation civique : « Mais, en fait, oui, moi je fais du rentre-dedans. Ça fait trente ans que je ne parle pas, ça fait trente ans que je suis muet. Pas ici. Ici, je suis un citoyen » (4). En postulant que le territoire d’accueil a servi de lieu d’apprentissage civique, il conceptualise la citoyenneté comme un droit à l’expression critique radicale. La pratique du don de sang, qu’il accomplit régulièrement en France, est ainsi ritualisée et présentée comme une forme concrète de reconnaissance envers la société française. Elle s’érige en médiation symbolique, établissant une passerelle entre l’allégeance au corps civique français et la mobilisation en faveur de la patrie d’origine.

L’analyse de l’engagement de Kamel, coordonnateur des rassemblements et des manifestations parisiennes du Hirak, révèle une autre conceptualisation du rapport entre la France et l’Algérie. Lors d’une prise de parole sur une agora de la place de la République – un espace de libre expression géré par un collectif –, il interpelle l’assistance sur la localisation de l’engagement de chacun : « Nos corps sont ici et nos cœurs, où sont-ils ? » (5). La réponse collective – « En Algérie, en Algérie, en Algérie ! » – qu’il reçoit d’un public physiquement présent sur le sol français confirme l’ancrage émotionnel et politique partagé par la plupart des protestataires. Kamel justifie ensuite l’appel à une marche vers l’Assemblée nationale, visant à exercer une pression politique sur les institutions françaises, par la centralité de la non-violence exprimée dans la stratégie d’action du Hirak : « Nous, tant que nous sommes dans l’action pacifique, on n’a pas peur. » Partageant le même univers affectif pour la patrie que les protestataires en Algérie, désignés comme les acteurs du « militantisme réel », il souligne que la protestation s’appuie non pas sur une identité franco-algérienne ou émigrée, mais sur l’unique identité d’Algérien : « Nous, ici et dans le monde entier, nous sommes Algériens. Je ne te dis pas que tu es de la diaspora. »

L’étude de la relation franco-algérienne, abordée sous l’angle des liens sociétaux et individuels tissés par l’émigration algérienne en France avec son pays d’origine, offre une perspective nuancée sur son rapport à l’État algérien. D’une part, les réseaux de pouvoir étatiques, engagés dans une stratégie de consolidation du régime, mobilisent d’importantes ressources matérielles et symboliques, tout en se heurtant à une difficulté persistante : établir une assise populaire durable parmi la communauté algérienne. D’autre part, les acteurs du Hirak peinent, au sein de l’émigration, à reproduire la forte adhésion populaire obtenue en 2019 au nom de la préservation de l’idéal d’une Algérie démocratique, souveraine et unie. Cette difficulté entrave le maintien d’une stratégie à la fois proactive et réactive face aux pressions coercitives émanant des autorités algériennes – intimidations destinées à obtenir l’allégeance des activistes influents, conditionnant notamment leur droit de retour en Algérie, ainsi qu’arrestations et détentions ciblées. Parce qu’elle mobilise en France l’identité algérienne, l’émigration – qui participe à la fois à la fragilisation et à la consolidation du pouvoir en Algérie – doit être analysée à l’aune de son rapport au contexte sociétal français.

Notes

(1) Selon les données officielles, 6,02 millions d’étrangers résident en France en 2024, dont 642 000 Algériens. Ce chiffre ne tient pas compte des binationaux, des Français d’origine algérienne, ni des Algériens en situation irrégulière. La diaspora algérienne est estimée entre 3 millions et 4 millions de personnes dans le monde, dont environ la moitié en France.

(2) Didier Le Saout, « Les relations France-Algérie et le soulèvement du Hirak », in Pouvoirs, no 176, janvier 2021, p. 105-118.

(3) Selon les résultats annoncés par l’agence Algérie Presse Service (APS), 411 698 électeurs émigrés sur 630 000 inscrits ont pris part au scrutin présidentiel de 1995, témoignant d’une implication politique notable de la communauté algérienne en France. Jacques Fontaine, « Algérie : les résultats de l’élection présidentielle. 16 novembre 1995 », in Monde arabe, no 151, janvier-mars 1996, p. 107-118.

(4) Entretien réalisé par l’auteur en juillet 2019, à Paris.

(5) Intervention faite en langue arabe lors d’une agora organisée pendant un rassemblement du Hirak sur la place de la République à Paris, le 16 février 2020.

Légende de la photo en première page : Des milliers de personnes se soulèvent contre les autorités algériennes, à Alger, en avril 2019. © Shutterstock/Saad-Bakhouche

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°69, « France-Algérie : la grande déchirure », Janvier-Mars 2026.
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