La politique de désengagement a sans conteste une dimension morale, mais elle cherche d’abord à réduire le nombre d’individus adhérant à l’idéologie djihadiste et donc à littéralement grignoter la masse d’auteurs potentiels d’actes de terrorisme et de soutiens à la cause. S’agissant de détenus condamnés, l’objectif est évidemment d’éviter autant que possible la récidive des terroristes à l’issue de leur incarcération.
La gestion des récidivistes potentiels fait l’objet depuis 2018 d’un système géré par la DGSI (10), auquel contribue naturellement l’administration pénitentiaire via le SNRP, un jeune service de renseignement au positionnement encore fragile. Le risque de récidive terroriste est en effet devenu une obsession légitime des autorités. Des centaines, sinon des milliers, de djihadistes sont passés dans les prisons françaises, et nombre d’entre eux sont toujours considérés par les services comme des individus porteurs de menace. Les services sont, sans ambiguïté, débordés.
Sisyphe fait du contre-terrorisme
Les djihadistes n’ont pas tort de considérer la prison comme une étape, et c’est ainsi qu’elle devrait être aussi appréhendée par les services de sécurité et les autorités judiciaires. L’histoire du djihad français montre bien, depuis le début des années 1990, l’enchaînement des vagues de violence, des démantèlements de réseaux, des procès, des condamnations, des incarcérations et des libérations (11). Inhérente au monde criminel, la récidive est également une réalité du terrorisme, et pas seulement des djihadistes, comme le montre le parcours de certains membres d’Action directe (12).
Affrontant des croyances politiques et religieuses parfois assorties de névroses ou de traumatismes, la politique de lutte contre la radicalisation ne saurait produire d’effets immédiats ou même mécaniques comparables à ceux observés dans une usine. Mobilisées par le risque de récidive, les autorités semblent pourtant attendre des résultats qui seraient à la hauteur des efforts consentis. La demande est légitime et les inquiétudes fondées, mais le débat au sein de l’État est sans doute mal posé.
Il est en effet absurde d’attendre qu’un passage en prison, du moins dans une démocratie, étouffe des revendications politiques. La prise en charge spécifique ne saurait non plus produire le désengagement total et durable de l’ensemble des détenus concernés. Le débat qui agite les administrations depuis des mois révèle la frustration des autorités : faut-il maintenir en l’état la politique actuelle de gestion de la radicalisation, complexe, ambitieuse, et dont les effets sont encore difficilement mesurables (13) ? Faut-il l’adapter en lui faisant prendre une orientation plus sécuritaire, au risque d’empiéter sur le périmètre des services de renseignement ? Faut-il l’abandonner et adopter en détention une approche purement répressive, au risque de perdre l’occasion de désengager certains détenus ?
Les questionnements actuels auraient dû intervenir, en réalité, il y a des années. Phénomène historique en perpétuelle mutation, le djihadisme met les démocraties à l’épreuve en raison de sa durée même. Sa nature rend inévitables des récidives de la part d’individus violents, fortement radicalisés, dont l’idéologie postule que la lutte qu’ils mènent sera longue et ne doit jamais faiblir. Confrontées à une menace qui fragilise les sociétés et l’État de droit, les autorités ont su adapter les services de sécurité et concevoir des stratégies complexes dont elles attendent, paradoxalement, des résultats immédiats. Cette incohérence, nourrie par la prise en compte d’autres menaces comme la criminalité organisée ou le retour des actions de déstabilisation en provenance de puissances hostiles, risque de jeter le bébé avec l’eau du bain.













