À bien des égards, les Shahed sont à la fois les premiers OWA-UAV (One way attack – Unmanned air vehicle), mais aussi l’épitome du concept. Conçu et d’abord produit en Iran par HESA, ce qui apparaissait comme un pis-aller pour l’Iran, limité dans ses options de frappe conventionnelle à longue distance, a ouvert la voie à un nouveau type de missile de croisière produisant des effets stratégiques non négligeables.
De prime abord, le Shahed‑131 (Geran‑1 une fois produit en Russie) semble peu moderne : une masse de 135 kg, dont 15 kg d’explosif, une envergure de 2,2 m, une construction en fibre de verre, un moteur à piston rotatif, un guidage par GPS/GLONASS et une portée de 900 km. Mais il évoluera. Ainsi, le Shahed‑136/Geran‑2 est plus grand, avec une longueur de 3,5 m pour une envergure de 2,5 m, une masse au décollage d’environ 200 kg (dont 30 à 50 kg de charge explosive) et un moteur à piston permettant d’atteindre 185 km/h, une vitesse qu’il maintiendra sur 1 000 à 2 500 km en fonction de la charge embarquée. On est donc loin des missiles de croisière conçus dans les années 1990, permettant d’embarquer plusieurs centaines de kilos sur de longues distances, ayant une vitesse de croisière élevée (haut subsonique) et bénéficiant d’un certain degré de furtivité. Mais les Shahed possèdent d’autres atouts.
L’arme de la saturation
La première qualité du Shahed/Geran est un coût maîtrisé du fait même des faibles exigences technologiques retenues, ce qui permet en retour de le produire en masse. Son prix varie selon qu’il est importé d’Iran ou construit en Russie : environ 193 000 dollars dans le premier cas, de 30 000 à 80 000 dollars dans le second, en fonction des options. L’acquisition de la licence de production pour 6 000 unités et les transferts de compétences permettant la production en masse auraient coûté à la Russie 1,75 milliard de dollars, partiellement payés en or. L’Iran continue de l’approvisionner en composants et en missiles pour une somme d’environ 4,5 milliards de dollars annuellement. Il faut ajouter que le missile est tiré du sol, un booster l’éjectant de sa cellule de lancement. Dès lors, s’il faut disposer d’infrastructures de stockage et de camions lanceurs, le coût de mise en œuvre est bien inférieur à celui de tirs effectués depuis des bombardiers. Cet impératif de lancement terrestre permet, en retour, d’envisager des solutions de propulsion ou de configuration qui seraient incompatibles avec des tirs depuis des Tu‑160 ou des Tu‑95. Ce faible coût importe autant que la simplicité du concept pour envisager une production de masse. Elle s’opère principalement dans deux usines, à Izhevsk (république d’Oudmourtie) et, plus récemment, à Alabuga (Tatarstan). L’analyse de carcasses de Geran‑2 a démontré que les filières d’approvisionnement en composants étaient diversifiées, contournant les régimes de sanctions. Des pompes à carburant, des processeurs utilisés pour la navigation, des contrôleurs de vol et d’autres pièces liées aux servomoteurs ou aux caméras lorsqu’elles sont installées, provenaient ainsi d’entreprises allemandes, suisses, espagnoles, irlandaises, japonaises ou encore néerlandaises.
La production elle – même a considérablement augmenté et démontre une montée en puissance industrielle – en dépit de deux attaques sur les sites industriels. La moyenne de production mensuelle était de 720 engins entre janvier et septembre 2024. En septembre 2025, elle était estimée à 2 700 par le renseignement militaire ukrainien, mais, début janvier 2026, l’état – major ukrainien estimait que plus de 12 000 missiles étaient construits mensuellement. Les objectifs affichés par les industriels russes sont d’en produire 1 000 par jour d’ici à la fin de cette année. Les premiers Shahed ont été utilisés depuis septembre 2022, mais leur usage s’est considérablement intensifié depuis le printemps 2025 (voir tableau p. 68). Pour la seule année 2025, 54 538 OWA-UAV ont été tirés contre l’Ukraine, dont la plupart sont des Shahed/Geran – c’est donc le missile de croisière le plus utilisé de tous les temps. Mais, surtout, la Russie est en mesure d’utiliser plus massivement ces systèmes en surproduction, et d’en stocker.
L’évolution du Shahed/Geran
C’est ici que le domaine industriel de la stratégie des moyens interagit avec la stratégie opérationnelle. L’autre qualité du Shahed/Geran, qui découle de sa simplicité, est la plasticité de ses utilisations. Si c’est un missile de croisière au sens premier du terme – soit un engin aérobie à propulsion continue utilisé pour des frappes dans la profondeur –, ses missions varient. De ce point de vue, le Shahed est une plateforme en soi. Jusqu’à deux cinquièmes des engins lancés étaient ainsi utilisés comme leurres, avant l’apparition des Gerbera et des Parodyia, moins coûteux. L’objectif, comme pour les missiles armés, est de provoquer un effet de saturation assez complexe : la défense aérienne ukrainienne doit les distinguer d’autres systèmes plus coûteux (Iskander, Kinzhal, Kh‑101, Onyx) ; sachant que des systèmes de missiles antiaériens coûteux et peu nombreux sont parfois utilisés en dernier recours. Les Shahed/Geran augmentent ainsi la probabilité de frappe des missiles « haut de spectre » en saturant les espaces informationnels comme les radars.

Se défendre
Ce faisant, la défense aérienne non seulement doit déployer un grand nombre d’unités pour les intercepter, mais a également développé des solutions spécifiques de drones antidrones – avec un réel succès. L’interception est cependant rendue plus compliquée par les conditions météorologiques : si un Shahed‑136/Geran‑2 peut être considéré comme tous temps, les drones devant les abattre ne le sont pas. Ils ne peuvent ainsi pas être utilisés lorsqu’il pleut ou qu’il neige, ou encore lorsque les températures sont trop basses. Mais cela pose en retour plusieurs dilemmes : des ressources industrielles et budgétaires sont consacrées à ces systèmes, de même que la répétition des frappes a imposé de mettre en place des équipes de chasse aux drones, ce qui fixe un certain nombre d’hommes et de femmes loin des lignes de front. De plus, les volumes de frappes sur les villes sont tels qu’il est impensable de dégarnir leur défense aérienne ; ce qui a pour effet de ne pas permettre une couverture optimale des zones de combat. Il faut ajouter que les plans de vol ne sont que rarement en ligne directe : la navigation GPS permet de caler plusieurs points de passage, compliquant le travail de la défense aérienne et maximisant sa consommation de munitions.














