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La Caraïbe à l’épreuve de Trump 2.0 : recompositions géopolitiques d’un bassin stratégique

Souvent cantonnée à des images tropicales de carte postale, longtemps oubliée des grands enjeux géopolitiques, disparue des écrans radar de l’actualité internationale depuis la guerre froide, dont la crise de Cuba, en 1962, a constitué le paroxysme, la Caraïbe a brusquement fait son retour sur le devant de la scène internationale. 

Le 3 janvier 2026, la Caraïbe, à l’instar du reste de la planète, s’est réveillée sidérée à l’annonce du déclenchement de l’opération « Absolute Resolve », qui a abouti à l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, qui était au pouvoir depuis 2013. Les images de Caracas bombardée et les photos du chef d’État menotté ont fait basculer l’ensemble de la sous-région dans une séquence géopolitique inédite, dont on peut légitimement se demander dans quelle mesure elle inaugure une nouvelle ère. De fait, cet événement semble marquer moins un épisode isolé qu’un basculement stratégique durable pour cet ensemble géographique encore largement méconnu.

Au croisement des Amériques du Nord et du Sud, cet espace regroupe les territoires continentaux et insulaires bordant la mer des Caraïbes : ce vaste « lac intérieur » de plus de 2,5 millions de kilomètres carrés en constitue le cœur et façonne son unité. S’y concentrent 180 millions d’habitants, répartis entre 39 entités politiques présentant une grande hétérogénéité statutaire : 22 États souverains (1) y côtoient 17 microterritoires insulaires non indépendants.

L’influence états-unienne dans la Caraïbe au XXe siècle

Véritable « Méditerranée américaine », la Caraïbe a longtemps été considérée comme l’arrière-cour des États-Unis. Depuis la proclamation de la doctrine Monroe, en 1823, et son corollaire, la doctrine Roosevelt, en 1904, le grand voisin n’a eu de cesse de modeler un espace politique favorable à ses intérêts stratégiques et commerciaux. De sa participation militaire à l’indépendance de Cuba, en 1898, à l’inauguration du canal de Panama, en 1914, et au coup d’État au Guatémala, en 1954, ainsi qu’en République dominicaine, en 1963, jusqu’à ses invasions de Grenade, en 1983, et du Panama, en 1989, Washington a longtemps été le principal acteur géopolitique régional. L’omniprésence états-unienne a pourtant connu une moindre intensité depuis le début des années 1990, avec la fin de la guerre froide, puis un net désinvestissement au tournant des années 2000, le regard de la Maison-Blanche se tournant alors davantage vers le Proche et le Moyen-Orient dans le cadre de sa lutte antiterroriste. Ce relatif retrait diplomatique a favorisé l’émergence de nouveaux acteurs régionaux, au premier rang desquels la République populaire de Chine (RPC), devenue depuis lors le premier partenaire économique de nombreux États caribéens.

Cette dynamique de recul de l’influence états-unienne dans la Caraïbe a pris fin avec le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump, en janvier 2025. Celui-ci a engagé un processus de recentrage diplomatique qui fait de l’Amérique latine en général, et de la Caraïbe en particulier, la nouvelle priorité sécuritaire de Washington. Deux textes directeurs, la Stratégie de sécurité nationale, publiée en décembre 2025, et la Stratégie de défense nationale, parue en janvier 2026, ont clairement exprimé cette réorientation. On peut lire dans cette dernière : « After years of neglect, the Department of War will restore American military dominance in the Western Hemisphere » (2). Ainsi, le continent américain est au cœur de cette nouvelle doctrine géopolitique, et la Caraïbe y est perçue comme un espace de vulnérabilités stratégiques. Ce nouvel arc de crises, mêlant instabilités politiques, menaces internes et rivalités extérieures, s’exprime à travers quatre grands « fronts » géopolitiques : le narcotrafic, les flux migratoires, la question énergétique et la concurrence d’acteurs extrarégionaux structurent désormais prioritairement l’agenda régional du président américain.

La guerre contre la drogue

Présentée comme le principal motif du déploiement du groupe aéronaval américain dans la mer des Caraïbes dès l’été 2025, la guerre contre la drogue constitue le énième avatar du mot d’ordre lancé par le président Richard Nixon (1969-1974) au début des années 1970. Elle s’est traduite par le bombardement, en dehors de tout cadre légal, de plusieurs dizaines de go fast soupçonnés de transporter de la cocaïne depuis le Vénézuéla. C’est également ce prétexte qui a été utilisé pour accuser Maduro d’être un narcotrafiquant et justifier l’opération coup de poing lancée contre Caracas en ce début d’année 2026. Force est de constater que ce narratif, ressassé à l’envi, se heurte à plusieurs limites.

D’une part, les deux tiers des 3 700 tonnes de cocaïne produites chaque année au sein du triangle andin (3) circulent non par la mer des Caraïbes, mais par l’océan Pacifique. D’autre part, le Vénézuéla n’est pas un pays producteur, mais de transit : seule une proportion de 10 % à 12 % de la cocaïne à destination des marchés américain et européen part des côtes vénézuéliennes. Enfin, le discours guerrier de Washington n’a que très peu soulevé la question du fentanyl, drogue provenant essentiellement du Mexique, qui est pourtant à l’origine de la majorité des morts par overdose sur le sol des États-Unis. La cohérence stratégique de la lutte contre le trafic de drogue doit également être rapprochée de la volonté de juguler les flux migratoires. Aux yeux de l’administration Trump, ces deux dimensions sont intimement liées.

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