Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

La Caraïbe à l’épreuve de Trump 2.0 : recompositions géopolitiques d’un bassin stratégique

La cible de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement)

Si cette problématique était déjà présente lors du premier mandat de Trump (2017-2021), elle a pris une tournure particulièrement radicale depuis le début du second. Déjà visées lors de la campagne présidentielle (4), les populations originaires de la Caraïbe sont devenues la cible de la tristement célèbre ICE, la police fédérale de l’immigration. D’après un rapport de la Brookings Institution (5), l’un des plus anciens think tanks américains spécialisés dans les sciences sociales, le solde migratoire net des États-Unis a été négatif en 2025, une première depuis un demi-siècle (6).

La volonté de lutter contre ces flux illégaux se manifeste selon deux dynamiques géopolitiques régionales. La première tient à une déstabilisation accrue de certains pays en crise : c’est le cas du demi-million d’Haïtiens et des 350 000 ressortissants vénézuéliens qui ont fui leur pays d’origine. Ils sont aujourd’hui menacés de devoir y retourner du fait de la révocation par le gouvernement américain, en juin 2025, du « statut de protection temporaire » (TPS) dont ils bénéficiaient. Si, pour le moment, cette mesure a été suspendue par la justice fédérale américaine, son application se traduirait par un retour forcé de ces populations dans des États affaiblis, incapables de gérer un afflux d’une telle ampleur. Une seconde dynamique concerne l’externalisation du contrôle migratoire : alors que la grande majorité des migrants expulsés sont renvoyés dans leurs pays d’origine, ils sont de plus en plus nombreux à être déplacés vers des pays tiers pour y être emprisonnés. À cet égard, le cas le plus emblématique est le transfert, au Salvador, de plusieurs centaines de Vénézuéliens accusés d’appartenir au gang Tren de Aragua : ils ont été enfermés dans le Centre de confinement du terrorisme (CECOT), une prison de haute sécurité construite au Salvador par le président Nayib Bukele (depuis 2019) dans le cadre de sa « guerre contre les gangs ». La conjonction de ces deux phénomènes participe d’un paradoxe, puisqu’ils fragilisent les équilibres caribéens alors même que le discours de Washington insiste sur la nécessité de sécuriser la région.

La Caraïbe dans la rivalité sino-américaine

Par-delà ces motivations renvoyant aux aspirations de la base électorale MAGA (Make America Great Again, « Rendre sa grandeur à l’Amérique »), un dernier axe est promu par la diplomatie Trump 2.0 : déloger les compétiteurs stratégiques de Washington de sa sphère d’influence traditionnelle. La Chine de Xi Jinping (depuis 2013) est la première visée : ses échanges commerciaux avec les pays latino-américains ont été multipliés par plus de cinquante depuis le début du XXIe siècle (7), et la RPC est désormais le premier ou le deuxième partenaire commercial de la plupart des États caribéens. Nombre d’entre eux, à l’image d’Antigua-et-Barbuda, de la Jamaïque, du Nicaragua ou de Trinité-et-Tobago, ont adhéré au projet des nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative — BRI) et ont reçu des investissements massifs de Pékin pour développer leurs infrastructures de transport. En parallèle, Taïwan, obsession politique chinoise reconnue aujourd’hui par seulement une douzaine d’États dans le monde, a perdu, en l’espace d’une décennie, trois alliés caribéens : le Panama, en 2017, la République dominicaine, en 2018, et le Honduras, en 2023, se sont tournés vers Pékin. Ainsi, la Caraïbe est progressivement devenue une ligne de front de la rivalité systémique sino-américaine, expliquant la volonté trumpienne de réaffirmer son contrôle sur cet espace.

Dans ce contexte, le Panama fait office de cas d’école. Dès son discours d’investiture, Trump a dénoncé la présence chinoise autour de ce qu’il considère comme « son » canal de Panama : « La Chine exploite le canal de Panama, et nous ne l’avons pas donné à la Chine, nous l’avons donné au Panama. Et nous allons le reprendre. (8) » Les pressions diplomatiques ont été telles que le gouvernement panaméen n’a eu d’autre choix que de céder aux exigences de Washington : l’armée américaine stationne de nouveau sur le sol panaméen, et les navires de l’US Navy peuvent désormais traverser gratuitement le canal. Par ailleurs, les autorités panaméennes ont annoncé, fin février, reprendre le contrôle des ports situés aux deux extrémités du canal — Cristóbal, côté océan Atlantique, et Balboa, côté Pacifique — après l’annulation en justice de la concession accordée au groupe hongkongais CK Hutchison.

Quelles conséquences après l’intervention au Vénézuéla ?

L’intervention américaine à Caracas peut également être analysée au prisme de cette rivalité : depuis le début des années 2000, la Chine a investi plus de 60 milliards de dollars au Vénézuéla, qui lui en doit encore aujourd’hui le quart, soit 15 milliards (9). La mainmise de la Maison-Blanche sur les exportations de brut vénézuélien fragilise particulièrement la position de Pékin, qui avait accepté le principe d’un remboursement de la dette vénézuélienne sous forme de livraisons de pétrole. La chute de Maduro, en privant la RPC d’un allié dans la région, d’un créancier sous contrainte et d’une partie de ses approvisionnements énergétiques, constitue ainsi un signal politique fort, tant à destination de la Chine que des États qui seraient tentés de nouer avec elle des liens trop étroits : « America is back ! »

La volonté de contrôle hémisphérique, dans un contexte de retour à une logique de blocs, explique également la priorité accordée par Washington à son indépendance énergétique à long terme. Dès la première prise de parole de Trump après l’intervention de janvier, ce n’est plus de narcotrafic qu’il a été question, mais bien d’exploitation pétrolière, dont le Vénézuéla possède les premières réserves prouvées au monde (10). Certes, de nombreux freins persistent quant à l’exploitation du brut vénézuélien : lourd et visqueux, il est extrêmement difficile à extraire et à raffiner. De plus, l’appareil industriel vénézuélien est dans un état avancé de délabrement du fait d’une corruption massive ayant entrainé un manque systématique d’entretien.

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