C’est aussi dans l’exil que se structure l’opposition politique, avec la fondation, à l’automne 2011, du Conseil national syrien, puis de la Coalition nationale syrienne, qui agiront principalement depuis la Turquie. On y retrouve des opposants historiques, exilés de longue date, et d’autres ayant quitté le pays après le soulèvement. Minée dès ses débuts par des divisions internes alimentées par ses parrains étrangers, cette opposition en exil poursuit malgré tout ses activités de représentation et de négociation hors de Syrie jusqu’à la chute du régime, sans résultats notables. Un gouvernement intérimaire est fondé en 2013 et s’efforce d’agir dans les zones libérées et depuis la Turquie, notamment dans les secteurs de l’éducation et de l’aide humanitaire, mais il peine à mettre en œuvre une véritable alternative politique en raison du manque de moyens et de dissensions au sein de l’opposition.
Au-delà de l’opposition politique, les activités de la société civile en exil se multiplient et s’adaptent aux contextes politiques dans lesquels elles prennent place. Du fait de la détérioration dramatique des conditions de vie à l’intérieur du pays et de celles des réfugiés, l’humanitaire devient le domaine prioritaire de la mobilisation des organisations en exil. Elles proposent des actions orientées vers l’intérieur, principalement dans les zones hors du contrôle du régime, et vers les populations réfugiées les plus précaires dans les pays limitrophes, comme au Liban, en Turquie ou en Jordanie, où sont fondées des organisations syriennes qui tentent d’améliorer le sort des réfugiés. Elles mettent en place des activités d’urgence, puis, progressivement, des activités relevant davantage du développement, notamment dans l’éducation afin de compenser l’arrêt de la scolarité de toute une « génération perdue ». En se finançant grâce à des bailleurs de fonds, elles doivent adapter leurs actions aux standards internationaux, une dépendance qui ne les empêche pourtant pas de représenter une forme d’auto-organisation de l’aide, conçue par des réfugiés pour des réfugiés. Contraintes également par le contrôle des autorités de leur pays d’exil, elles s’efforcent malgré tout de préserver une certaine autonomie. Leur travail permet, en dépit des difficultés, aux révolutionnaires exilés de continuer à se mobiliser pour leur cause tout en se professionnalisant.
Parallèlement au domaine humanitaire, on retrouve en exil tous les modes d’action collective mis en œuvre depuis 2011 à l’intérieur de la Syrie. La ville de Gaziantep, dans le sud-est de la Turquie, devient rapidement le centre délocalisé de la révolution syrienne. De nombreuses organisations s’y installent, bénéficiant du soutien du pouvoir turc à la rébellion, de la proximité avec les zones hors du contrôle du régime et d’une relative ouverture des frontières permettant des allers-retours. ONG, médias indépendants et associations issues de la révolution y constituent une petite société civile syrienne. Les combattants rebelles viennent y retrouver leur famille le temps d’une pause, tandis que les journalistes et les opposants y suivent des formations, soit pour améliorer leurs techniques professionnelles, soit pour acquérir des compétences sécuritaires et sanitaires, avant de retraverser la frontière.
En Europe et en Amérique du Nord, les activités militantes des exilés prennent d’autres formes : plaidoyer auprès des milieux politiques et des autorités locales, témoignage ou coordination des opérations humanitaires à distance. Au fil des années, la défense de la mémoire et de la justice pour les victimes de la répression occupe une place de plus en plus importante dans ces pays. Le rôle des juristes syriens et des familles de victimes a ainsi été considérable dans la préparation de procès en Europe contre des responsables de l’ancien régime. Plusieurs organisations de défense de la cause des personnes détenues et disparues, dont les membres sont dispersés dans plusieurs pays, ont tenté d’unir leurs forces en fondant la Charte de la vérité et de la justice afin de renforcer leur influence. Leur mobilisation s’est inspirée d’expériences passées similaires, notamment en Amérique latine, et a abouti à la création par l’ONU, en juin 2023, de l’Institution indépendante pour les personnes disparues en Syrie (IIMP).
L’exil des révolutionnaires et de leurs activités militantes a entraîné une forme de dépendance à l’égard de leurs soutiens étrangers, qu’ils soient étatiques ou non. Il a aussi contribué à une fragmentation géographique des initiatives, ce qui a peut-être eu pour effet d’affecter leur capacité d’influence sur la situation en Syrie. Derrière l’appellation de « société civile syrienne », se cache en réalité une grande variété d’organisations aux orientations politiques disparates. Les contraintes liées à l’exil (dispersion, précarité administrative et économique, apprentissage d’une nouvelle langue, etc.) ont pu conduire une partie des anciens révolutionnaires à se désengager de la cause syrienne pour rechercher davantage de stabilité personnelle. D’autres se sont réorientés vers des luttes relatives à leur pays d’installation, mettant à profit leur expérience militante passée. Beaucoup participent également à la mobilisation de soutien à la Palestine, où ils retrouvent des camarades exilés d’autres pays arabes.
La transnationalisation a représenté une opportunité pour la société civile syrienne, en rendant possibles des activités qui étaient limitées en Syrie, que ce soit avant le soulèvement, mais aussi après, du fait de la répression et de la guerre. L’exil lui a donc paradoxalement permis de s’épanouir dans de multiples domaines, en profitant à la fois de contraintes politiques plus faibles, de la circulation de ressources matérielles et immatérielles et d’un apprentissage au contact d’organisations étrangères. Cependant, au cours des dernières années, ces organisations ont vu leur pérennité menacée par la baisse des financements internationaux et des craintes de normalisation avec le régime de Bachar al-Assad.
La chute du régime comme possibilité du retour
Le 8 décembre 2024, la chute du régime a enfin rendu envisageable le retour des réfugiés. Selon le HCR, près de 845 000 réfugiés seraient rentrés entre décembre 2024 et août 2025, et 1,7 million de déplacés auraient retrouvé leur logement, souvent fortement endommagé ou occupé par de nouveaux habitants. Bien que ces chiffres soient difficiles à établir, un certain nombre de ces retours étant temporaires, les estimations du HCR laissent entrevoir une augmentation.
La plupart des États d’installation des réfugiés ont mis en place des programmes d’incitation au retour, notamment avec des aides matérielles. Ils proposent des conditions plus ou moins accommodantes favorisant des premiers retours, même de courte durée. Pourtant, en France, par exemple, les réfugiés ont interdiction de se rendre dans leur pays d’origine sous peine de perdre leur droit d’asile, ce qui inquiète les candidats au départ. Les préfectures ont alors distribué au compte-gouttes des « sauf-conduits » autorisant un retour temporaire. La Turquie a adopté un système similaire, quoique plus favorable, en permettant plusieurs allers-retours. Le HCR a mis en place le programme « Syria is Home » afin d’accompagner les réfugiés.













