Magazine Moyen-Orient

Croiser cinéma et sciences sociales sur l’Algérie post-guerre civile

Comment observer et mieux comprendre la société algérienne actuelle ? Comment diffuser ces connaissances ? Le 7e art peut apporter des éléments de réponse. Depuis les années 2000, on observe un renouveau du cinéma algérien, porté par une génération de réalisateurs dont les films sont reconnus internationalement dans les festivals les plus prestigieux (Mostra de Venise, Cannes ou Locarno). Ces œuvres donnent à voir la société dans toute sa complexité et sa pluralité. Ce cinéma renouvelé est, en même temps, un révélateur des transformations que connaît l’Algérie en ce début de XXIe siècle.

En 2022, à l’occasion du soixantenaire de l’indépendance de l’Algérie, un groupe de chercheuses, enseignantes et critiques de cinéma a organisé, à la cinémathèque de Tunis, un cycle de projections et de débats intitulé « Regarder l’Algérie aujourd’hui : Des films et des recherches ». La majeure partie des films présentés ont été réalisés par des cinéastes qui, enfants ou adolescents, ont subi la guerre civile (1992-2002). Hassen Ferhani, ­Karim Moussaoui, ­Djamel ­Kerkar, Amin Sidi-Boumédiène, Lamine Ammar-Khodja, ­Nabil ­Djedouani – pour les plus célèbres –, ainsi que leurs aînés, Habiba Djahnine et Malek ­Bensmaïl, dessinent les contours d’un cinéma en prise avec le réel.

C’est un cinéma qui s’éloigne des figures héroïques consacrées, des événements historiques charnières, des mémoires et de l’histoire officielles pour se tourner vers les vécus et les expériences individuelles, les vies privées, personnelles, intimes. À rebours des productions nationales célébrant les héros et les combats de la guerre d’indépendance (1954-1962), cette génération de réalisateurs change d’échelle et cherche à saisir d’autres temporalités. À travers des formes et des approches cinématographiques diverses, elle porte son attention sur l’ordinaire, le banal, les « petits riens » de l’existence, en acceptant la part d’obscurité, de désenchantement et de monotonie que cela implique, mais aussi celle de la surprise, de l’inattendu et de la beauté insolite.

S’intéresser à des vies ordinaires et aux résistances quotidiennes

Le cinéma algérien postguerre civile consacre les vivants plutôt que les morts glorieux de la guerre d’indépendance (1). Il résonne avec les travaux en sciences sociales s’inscrivant dans le sillage de la microhistoire. Les chercheurs ayant participé aux rencontres de Tunis en 2022 cherchent, eux aussi, à comprendre le monde social en adoptant une échelle d’observation attentive aux individus et à leurs groupes d’appartenance (la famille, le quartier, la communauté religieuse, etc.) plutôt qu’aux grands agrégats. Ils s’intéressent également à ce qui, a priori, semble banal et insignifiant, mais qui renseigne pourtant sur les formes de résistances ordinaires ainsi que sur les manières dont les individus s’adaptent aux contraintes limitant leurs possibilités d’action. Comme l’ont souligné de nombreux travaux portant sur des contextes (post)coloniaux et s’attachant à saisir le politique « par le bas » (2), le dissentiment et la résistance peuvent s’exprimer autrement que par la voie protestataire ou la contestation explicite des gouvernants (3).

Les manières de s’habiller, de parler, de rire, de se déplacer ou de se comporter sont autant de pratiques quotidiennes susceptibles de dissimuler des formes de subversion et d’éclairer les rapports qu’entretiennent les individus avec le politique. En mettant en lumière la pluralité et l’ambivalence des formes d’indocilité et de résistance politique, ces recherches permettent de déconstruire la thèse d’une apathie généralisée des dominés en régime autoritaire. Depuis les années 2000-2010, les sciences sociales connaissent par ailleurs – notamment en France – un tournant méthodologique accordant davantage de place aux enquêtes ethnographiques et aux approches dites sensibles.

À propos de l'auteur

Leyla Baamara

Chargée de recherche en science politique à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), rattachée au laboratoire Les Afriques dans le monde (LAM ; CNRS et Sciences Po Bordeaux) ; auteure de Cheminements révolutionnaires : Un an de mobilisations en Algérie (2019-2020) (dir. avec Amin Allal, Leyla Dakhli et Giulia Fabbiano, CNRS Éditions, 2021).

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