Loin de s’être résorbé, l’appel vers ces mêmes destinations est toujours entendu fin 2024, à en croire le nombre de commentaires sur la situation socioéconomique de la France, jugée en déclin, et de déclarations d’intentions au départ qui se sont intensifiées depuis la crise politique amorcée le 9 juin 2024. Corrélation directe ou non, la première circonscription, qui regroupe les États-Unis et le Canada, est celle qui enregistre la plus forte augmentation de la population des Français de l’étranger en 2025 (+7,2 %). Il sera cependant intéressant d’observer l’évolution de l’attractivité de ces destinations, suite aux nombreux remous causés par les changements stratégiques de l’administration Trump depuis son investiture.
Longtemps associée à une conséquence naturelle et souhaitable de la mondialisation, l’augmentation continue de la population des Français de l’étranger fut également perçue comme un rattrapage souhaité du taux d’expatriés de nos voisins européens, sans se poser la question des raisons du départ et des perspectives de retour. C’est ainsi que l’on s’enorgueillit d’avoir rattrapé, par exemple, le taux des Allemands de l’étranger par rapport à la population d’outre-Rhin, alors que ceux-ci partent pour soutenir la machine exportatrice de leur pays (en tous cas jusqu’à la guerre en Ukraine) et préparent leur départ avec une date de retour connue, pendant que les Français partent chercher de meilleures opportunités professionnelles et ne laissent entrevoir qu’un retour hypothétique. Alors que l’Allemagne parle de brain circulation dans l’observation de ses expatriés, la France constitue de facto un stock de talents à l’étranger, qui performent dans et pour les entreprises locales au sein desquelles ils trouvent de meilleures conditions, qu’elle ne sait pas faire revenir. Une querelle idéologique sur le bien-fondé de ces départs vient brouiller les réflexions stratégiques sur les Français établis à l’étranger et alimente le caractère émotionnel de cette question.
Du fait de l’invisibilité et de l’absence de pensées stratégiques sur nos compatriotes de l’étranger, les ambassades et consulats n’ont pas été conçus ni adaptés, en taille comme en compétences, pour animer une politique nationale les concernant. La croissance constante (hors période Covid-19) de cette population vient même mettre au défi les effectifs de ces institutions qui stagnent du fait de contraintes budgétaires. Les réseaux diplomatiques et culturels français, pourtant très larges, n’intègrent pas les Français de l’étranger, n’entretiennent que peu de relations avec les différents ministères, et ne prolongent pas les politiques d’influence au sein des communautés françaises de leur zone, ce qui constitue de fait un « déficit d’intelligence organisationnelle majeur » (9).
La question des talents est intimement liée aux Français de l’étranger
Dans un monde ouvert en compétition permanente, la question des Français de l’étranger devient celle des talents, devenus une ressource critique, actuellement en pénurie, qu’il faut savoir former, attirer et garder pour augmenter son potentiel d’innovation, principal moteur de la croissance des économies modernes et surtout composante indispensable de la puissance des nations. Dans ces conditions, la compensation des départs par l’arrivée de talents étrangers ne peut servir d’excuse pour laisser partir les talents nationaux sans réagir, et encore moins sans mettre en place une stratégie pour faire profiter la nation de la nouvelle caractéristique de ces Français : leur extériorité.
La France a « une génération technologique de retard » (10), qui suscite d’un point de vue stratégique un double défi de sécurité économique par l’inaccessibilité de la valeur ajoutée générée par l’innovation et par la dépendance aux technologies étrangères avec toutes les conséquences en termes de souveraineté qui en résultent. Confirmée par le dernier rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne (2024), la fuite des cerveaux a contribué à la situation économico-industrielle en berne du pays. La bonne nouvelle est que le rattrapage technologique est une des spécialités de la diaspora. Les talents que sont les Français de l’étranger, principalement constitués de cadres, d’ingénieurs et de scientifiques, cumulent ainsi la connaissance des écosystèmes éducatifs et économiques français avec ce qu’il se fait de mieux à l’étranger en termes technologiques et managériaux, le tout dans un contexte linguistico-culturel favorisant l’intelligence des relations interculturelles et une compréhension profonde des visions et des enjeux de ces connaissances au sein des cultures d’accueil.
Les Français de l’étranger sont concentrés à hauteur de 60 % dans le monde occidental, mais la France dispose d’une présence d’au moins 1 000 ressortissants connus (donc inscrits aux registres consulaires) dans 93 pays en 2021, de sorte que le cabinet PwC qualifiait dès 2015 nos expatriés de « diaspora la plus dispersée du monde ». La France est ainsi présente sur tous les continents, dans toutes les civilisations, au sein de toutes les zones économiques et au cœur de toutes les régions stratégiques de la planète, offrant une vision large aux « veilleurs en lignes avancées » — dénomination que l’Algérie a utilisée pour qualifier sa diaspora dans son Livre blanc pour l’intelligence économique au service du tissu industriel algérien de 2023 — que pourraient être les Français de l’étranger, si ce rôle stratégique, en soutien du rattrapage technologique, leur était attribué.
Les salariés ne sont pas les seuls à pouvoir faire bénéficier de leurs compétences acquises à l’étranger. Tout comme les Français de l’étranger, les entreprises de Français à l’étranger (EFE), c’est-à-dire des entreprises de droit non français, mais fondées et dirigées à l’étranger par des personnes de nationalité française, ont opéré un changement dans les années 1990, en passant des secteurs traditionnels de la restauration et la croissanterie aux secteurs des innovations nouvelles qu’étaient à l’époque Internet et les nouvelles technologies de la communication et de l’information, ainsi que dans le secteur des biotechnologies (11). Estimées à 130 000 dans le monde, les EFE sont représentées dans tous les secteurs, en passant par l’intelligence artificielle, le marketing digital ou encore la construction navale. Elles sont presque aussi nombreuses que les entreprises exportatrices de métropole et représentent non seulement un formidable vivier de compétences — dont la cartographie serait un outil de grande valeur —, mais aussi un levier d’influence diplomatique et économique, ainsi qu’un vecteur d’emploi pour les jeunes en quête d’international et pour le rapatriement de connaissances via le Volontariat à l’international (VIE), auquel elles ont dorénavant accès grâce à l’initiative d’EFE International. Un projet de recensement des EFE, mené par le Comité national des conseillers du commerce extérieur de la France et la Chambre de commerce et d’industrie France international, est en cours. Ce projet verrait sa portée élevée s’il intégrait l’évaluation du caractère stratégique de ces entreprises afin de les intégrer dans des politiques nationales.













