Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Comment le « Sud global » oblige-t-il la France à redéfinir le contrat de puissance qui fonde sa diplomatie ?

Le « Sud global » est devenu l›un des concepts les plus employés dans les relations internationales. Sans doute est-ce aussi l’un des plus mal compris. Derrière cette expression se cache moins un bloc géopolitique qu’un révélateur : celui d’un monde qui refuse désormais qu’une seule lecture de l’histoire, de la puissance ou de la légitimité internationale s’impose à tous.

Pour la France, cette évolution dépasse largement le seul débat sur le Sud global. Elle interroge la manière même dont une puissance exerce aujourd’hui ses responsabilités. Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, dotée de l’arme nucléaire et présente sur tous les océans, la France ne peut ni ignorer cette recomposition ni y répondre à l’aide des catégories diplomatiques héritées du siècle précédent.

La question n’est donc pas de savoir si la France doit demeurer une puissance. Ce statut lui est déjà conféré par son histoire, sa géographie, ses institutions et les attributs qu’elle continue d’exercer. La véritable question est celle des conditions dans lesquelles elle doit exercer cette puissance. Le Sud global oblige moins la France à changer de cap qu’à redéfinir le contrat de puissance qui fonde sa diplomatie. Non pour renoncer à ses principes, mais pour continuer à les faire vivre dans un monde qui ne les reçoit plus de la même manière.

Le Sud global : la caricature d’un monde devenu irréductiblement pluriel

Ce que ce concept englobe n’a, en réalité, rien de global. L’expression agrège sous une même catégorie des États aux trajectoires historiques, aux ambitions stratégiques, aux modèles de gouvernance et aux intérêts souvent divergents. Démocraties consolidées ou de façade, régimes militaires, dictatures, monarchies, oligarchies, mafiocraties ou États sous dépendance s’y côtoient sans former ni un bloc politique ni une alliance stratégique. Plus qu’une réalité géopolitique, le Sud global constitue un raccourci conceptuel.

Cette diversité n’est pourtant pas dénuée de cohérence. Ce qui rassemble ces États n’est pas une vision commune du monde, mais une volonté partagée : ne plus laisser un Occident longtemps hégémonique définir seul les catégories de la puissance, du progrès, de la réussite ou de la légitimité internationale.

L’avance industrielle, scientifique, économique et militaire de l’Occident a durablement conféré à ses normes une vocation universelle. Le débat contemporain ne porte plus uniquement sur ces normes ; il porte sur la légitimité de ceux qui prétendent encore détenir le monopole de leur interprétation.

C’est en cela que le Sud global révèle une transformation plus profonde des relations internationales. Plus qu’une contestation de l’ordre international, il traduit la fin du monopole narratif occidental. Nombre de ces États revendiquent le droit de produire leurs propres récits historiques, leurs propres références civilisationnelles et leur propre définition de la puissance. Ils refusent d’être durablement enfermés dans le rôle de peuples ayant seulement subi l’histoire.

Cette lecture binaire serait pourtant une erreur. Le Sud global n’est pas homogène. L’Occident ne l’est plus davantage. Tous deux sont traversés par des fractures politiques, économiques, stratégiques et identitaires qui rendent désormais caduques les grilles de lecture héritées du XXe siècle.

La première erreur diplomatique serait donc de considérer le Sud global comme un interlocuteur unique. La seconde serait de lui répondre par une politique uniforme. Pour la France, l’enjeu n’est pas de choisir entre l’Occident et le Sud global, mais de comprendre ce que cette recomposition révèle de l’évolution des rapports de puissance. Car ce n’est pas seulement notre diplomatie qui est interrogée ; c’est le contrat même qui fonde l’exercice de sa puissance.

À propos de l'auteur

Lova Rinel Rajaoarinelina

Chercheure en dissuasion nucléaire et en stratégies de puissance ; ex-conseillère spéciale de l’ancien président de la République de Madagascar, Andry Rajoelina (2019-2025). Fondatrice de Meridian.

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