Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Comment le « Sud global » oblige-t-il la France à redéfinir le contrat de puissance qui fonde sa diplomatie ?

Être une puissance au XXIe siècle

Le monde a changé. La puissance aussi. Pendant longtemps, elle s’est mesurée à la force militaire, au poids économique, à l’influence diplomatique ou à la capacité de diffuser son propre modèle. Aucun de ces attributs n’a disparu. Ils ne suffisent simplement plus à définir ce qu’est une puissance au XXIe siècle.

Une puissance n’est plus simplement celle qui agit ; c’est celle qui comprend le monde dans lequel elle agit. Les guerres d’appartenance, les stratégies d’influence, les diasporas, les réseaux sociaux, la violence accrue des conflits, le changement climatique ou encore l’émergence d’acteurs privés imposent une lecture des rapports internationaux bien plus fine que celle héritée du siècle précédent. Une puissance peut choisir ses priorités ; elle ne peut choisir son ignorance.

Le Sud global révèle une attente largement sous-estimée : les États ne demandent pas seulement à être entendus ; ils veulent être considérés. Le mépris diplomatique n’est pas une démonstration de force ; c’est une faiblesse stratégique. Une puissance qui ne cherche plus à comprendre finit toujours par mal anticiper.

Comprendre ne signifie toutefois ni céder ni s’excuser d’être une puissance. La France n’a pas à renier ce qui fonde sa singularité. Son histoire ne se résume ni à la colonisation ni aux rapports de domination. Elle est aussi celle de l’État de droit, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, du droit d’asile et d’une tradition diplomatique qui a contribué à façonner le droit international. Reconnaitre la pluralité des mémoires n’oblige pas à éprouver de la culpabilité.

Être une puissance impose également d›accepter la complexité. Une puissance parle à ses alliés, à ses compétiteurs, à ses adversaires, parfois même à ses ennemis. Le dialogue n›est ni une récompense ni une faiblesse ; il est un instrument stratégique. Dialoguer ne revient ni à légitimer un régime ni à le financer. Une coopération demeure un choix souverain et peut être suspendue lorsque la réciprocité n’est plus garantie ou que les intérêts fondamentaux de la France ne sont plus respectés.

La puissance ne consiste pas uniquement à réagir aux crises, mais aussi à préparer l›environnement stratégique dans lequel elles surviendront. Une diplomatie efficace construit des leviers économiques, technologiques, financiers, culturels ou sécuritaires capables d’influencer le calcul de ses partenaires comme de ses adversaires. L’objectif n’est pas de dominer, mais de faire comprendre qu’une hostilité assumée envers la France ne peut rester sans conséquence.

À bien des égards, la France a pressenti cette recomposition du monde. Les appels à repenser les équilibres internationaux ou à reconnaitre l’émergence de nouvelles puissances traduisaient une intuition juste. Celle-ci reste toutefois inachevée tant qu’elle n’est pas pleinement transformée en doctrine. Le diagnostic français est souvent plus avancé que les grilles de lecture qui continuent de structurer son action.

Être une puissance au XXIe siècle ne consiste donc plus à convaincre le monde de nous ressembler. Il s’agit de comprendre avant d’agir, de dialoguer sans céder, d’assumer ses responsabilités sans culpabilité et d’adapter l’exercice de notre puissance à un monde qui ne reconnait plus les certitudes du siècle passé. C’est précisément ce nouveau contrat de puissance que la France est aujourd’hui appelée à définir.

À propos de l'auteur

Lova Rinel Rajaoarinelina

Chercheure en dissuasion nucléaire et en stratégies de puissance ; ex-conseillère spéciale de l’ancien président de la République de Madagascar, Andry Rajoelina (2019-2025). Fondatrice de Meridian.

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