Mais, dans la vidéo publiée par Khaled Dawwa le 2 décembre 2024, alors que les rebelles se rapprochent de la capitale, le sculpteur fait vaciller sa statue dans ce qu’il appelle une « dernière danse ». Le 5 décembre, la vidéo intitulée Smashing est plus explicite encore : il fracasse son plâtre à coups de marteau, moment jubilatoire à l’image des manifestants qui s’adonnent au démantèlement des statues dans les villes libérées. L’écho entre ces deux gestes de « décommémoration » montre que l’artiste participe à distance à la reconfiguration du paysage mémoriel public (3).
Le jeu d’une « mise à mort » des œuvres qui dénonçaient autrefois l’autoritarisme est aussi incarné par Elias Kurdy. Né à Damas en 1990, arrivé à Marseille en 2012, cet étudiant en architecture s’est réinventé en artiste dans la cité phocéenne. Désormais enseignant en sculpture aux Beaux-Arts de Marseille, il puise dans le vaste héritage archéologique de la Méditerranée des récits et des vestiges qu’il retravaille pour raconter notre vie contemporaine. Au lendemain de la chute de Bachar al-Assad, quand les journaux du monde entier confirment la fuite du dictateur, Elias Kurdy publie sur Instagram un dessin au crayon graphite sur textile, représentant un lion transpercé par la flèche d’un chasseur. Comme plusieurs œuvres de la même série, cette pièce reprend le détail d’une fresque néo-assyrienne conservée au British Museum, qu’il avait reproduit quelques semaines plus tôt sans imaginer que le titre qu’il lui avait donné – Shadows of History (Nr. 3) – allait avoir un sens prémonitoire. Alors que le sort du « lion » (comme il était surnommé) Bachar al-Assad reste incertain et que les théories les plus extravagantes circulent sur sa localisation – la Russie confirme officiellement l’avoir accueilli à Moscou le 10 décembre 2024 –, les vestiges du passé exhumés par Elias Kurdy en ce 9 décembre prennent une résonance nouvelle et rappellent un récit maintes fois conté : celui du chasseur devenu proie.
Dans les semaines et les mois qui suivent, les célébrations imagées de la fin d’un règne continuent. Des artistes exhument des œuvres jusque-là jamais rendues publiques. En janvier 2025, Youssef Abdelké (né à Qamichli en 1951, il vit à Damas), l’artiste syrien le plus connu de sa génération, met en ligne un dessin au fusain réalisé au début de la révolution. Dara’a 13th of April 2011 évoque l’épisode emblématique des prémices du soulèvement. Sur un carré coloré à la manière d’un écran de télévision, on discerne le corps ensanglanté d’un manifestant, traîné par des policiers. L’image est perdue au centre d’un écrasant visage rieur de Bachar al-Assad. Lorsque ce dessin a été réalisé, l’artiste était déjà rentré en Syrie après un long exil en France et était régulièrement harcelé par le régime. Créée d’abord comme un exutoire personnel, l’œuvre témoigne par son invisibilité prolongée du fait que, malgré la notoriété de son auteur, il n’était pas à l’abri des risques liés à toute création subversive.
Pour Mohamad Khayata (né en 1985 à Damas, où il est revenu après plusieurs années à Beyrouth), la décommémoration se fera en mars 2025, à l’occasion de l’anniversaire de la révolution. Reprenant une série de photographies qu’il avait développée depuis la capitale libanaise, dans laquelle il mettait en scène des Syriens enveloppés dans une couverture rapiécée, métaphore du peuple syrien fragmenté, ce peintre et photographe donne à voir une Syrienne enroulée dans sa couverture, dressée sur la tête d’un des colosses de pierre enfin abattu.
L’« esthétique » des prisons : un enjeu de la transition
La première fonction que l’on pourrait attendre des artistes syriens dans cette nouvelle ère serait d’accompagner le processus de justice transitionnelle, comme ce fut le cas dans d’autres pays. Les romans des dictatures sud-américaines, le cinéma du génocide cambodgien sous les Khmers rouges (1975-1979), le théâtre de la guerre libanaise (1975-1990) et de l’apartheid sud-africain (1948-1991) ; à de nombreuses occasions et dans plusieurs endroits du monde, la culture a joué un rôle essentiel pour rendre visible et mettre en récit la mémoire chaotique de la violence. Dans le cas syrien, le droit pénal international a fait l’objet d’un activisme soutenu au sein de la société civile en exil. En parallèle des mécanismes d’investigation de l’ONU et de procédures juridiques ouvertes devant des tribunaux européens et internationaux, d’importantes archives et bases de données ont été constituées par des ONG de la diaspora sur plusieurs années.
Alors que le nouveau pouvoir en place annonce la création de commissions nationales pour traiter des crimes passés, les efforts de documentation et d’archivage des acteurs culturels pourraient accompagner ces différentes dynamiques. Le tournant anthropologique de l’art contemporain dans les années 2000, qui a notamment mis à l’honneur les réflexions autour de l’archive et de la mémoire dans les processus créatifs, a ainsi façonné une génération d’artistes syriens de plus en plus intégrée au monde de l’art européen. Ce travail commence à être remobilisé pour reconstituer l’imaginaire collectif dans la transition.
C’est le système carcéral, point d’aboutissement de la brutalité du régime déchu, qui fait l’objet de plus d’attention, car depuis l’époque d’Hafez al-Assad (1970-2000), il a causé des victimes dans l’ensemble du tissu social syrien, toutes confessions et générations confondues : selon le Réseau syrien pour les Droits de l’homme, plus de 180 000 disparus sur la période mars 2011-juin 2025, constituant une monstrueuse plaie commune autour de laquelle un rassemblement pourrait se faire. Mais les prisons étaient également des lieux d’où ne filtrait pratiquement aucune image, aucune représentation visuelle – uniquement des bribes de témoignages effrayants qui ne faisaient qu’accentuer la domination psychologique du régime. Plusieurs artistes n’ont pas attendu la mise à nu des prisons, immortalisée par ces vidéos de libération de prisonniers hébétés, pour s’emparer de ce sujet. Eux-mêmes anciens prisonniers, ils se sont attachés à une méticuleuse mise en forme esthétique de cet univers concentrationnaire.













