Conscient du potentiel que représentent ces migrants qualifiés pour pallier son manque de cadres, le nouveau gouvernement syrien a multiplié les initiatives pour encourager les retours, allant jusqu’à envoyer son ministre des Affaires étrangères, Assaad al-Chibani, à la rencontre des opposants politiques, des artistes et des activistes en exil à Paris en février 2025. Mais, au-delà de quelques mesures médiatisées, des interrogations majeures demeurent sur la politique culturelle de cet exécutif. Les premières appréhensions ont porté sur les libertés de création, d’autres régimes islamistes de la région ayant restreint la figuration ou orienté la production culturelle vers le religieux. En réalité, l’enjeu principal réside plutôt dans le retour des logiques communautaires, qui ont alarmé de nombreux artistes. Dans un entretien donné à la chaîne britannique Channel 4 en janvier 2025, Youssef Abdelké prévenait que de nouvelles autorités menées par des islamistes ne ressemblaient en rien aux rêves de démocratie. Au lendemain des massacres d’alaouites en mars 2025 et des tueries de druzes en juillet, plusieurs artistes ont condamné les violences et multiplié les appels à l’unité.
Les acteurs culturels syriens n’ont pas attendu l’État pour se réapproprier les lieux de culture. Dès les premiers mois de la transition, une vie culturelle effervescente s’est emparée des cafés, des bibliothèques, des universités et des musées. Les échanges avec les équipes ministérielles, composées d’anciens administrateurs et de nouveaux venus, ont parfois donné lieu à des surprises, certains se montrant manifestement désireux de collaborer avec ces acteurs dont ils n’avaient jamais entendu parler depuis leur fief d’Idlib. Profitant de l’indécision gouvernementale, les collectifs et les associations imposent de manière décentralisée leur agenda culturel, et des structures relocalisées dans l’exil tentent leur retour. C’est le cas d’Ettijahat – Independent Culture, une association longtemps installée à Beyrouth. En juin 2025, elle a lancé un appel à candidatures pour 15 résidences de création basées à Damas, dans le cadre d’un « Laboratoire des arts » visant à reconnecter la Syrie de l’intérieur au réseau artistique international. Le marché de l’art n’est pas en reste : plusieurs galeries cherchent à tirer parti du regain d’attention pour la Syrie, tout en se lançant à la « redécouverte » de créateurs restés au pays.
Les violences communautaires et les risques de fragmentation de la société représentent le véritable défi pour les artistes syriens. Alors que plusieurs acteurs revenus d’exil adoptent une posture constructive mais prudente envers le nouveau pouvoir, désireux de préserver les aspirations démocratiques de la révolution sans occulter les crimes du passé, les massacres du printemps 2025 n’ont fait qu’amplifier les inquiétudes, au point de freiner l’effervescence artistique des premiers mois. Reste à savoir si cette réappropriation culturelle pourra s’articuler avec les institutions en place, ou si elle devra à nouveau se construire sans elles.
Notes
(1) Malu Halasa, Nawara Mahfoud et Zaher Omareen (dir.), Syria Speaks: Art and Culture from the Frontline, Saqi Books, 2014.
(2) Nibras Chehayed et Guillaume de Vaulx d’Arcy, La destructivité en œuvres : Essai sur l’art syrien contemporain, Presses de l’Ifpo, 2021.
(3) Sarah Gensburger et Jenny Wüstenberg (dir.), Dé-commémoration : Quand le monde déboulonne des statues et renomme des rues, Fayard, 2023.
(4) Franck Mermier, « Créer une culture syrienne en exil. Les reconfigurations de l’engagement », in Revue internationale de politique comparée, 2023/2, vol. 30, p. 69-104.
Légende de la photo en première page : En janvier 2025, Mohamad Khayata fait le portrait d’une femme enveloppée dans une couverture rapiécée, métaphore du peuple syrien fragmenté, posant sur une statue déboulonnée de Hafez al-Assad. © Mohamad Khayata













