Le défilé militaire du 9-Mai, marqué par l’absence de véhicules blindés, a alimenté les spéculations : s’agit-il d’un aveu de faiblesse logistique ou d’une manifestation de la paranoïa sécuritaire du pouvoir ? Qu’en pense la société russe ?
Au fur et à mesure des années, les commémorations du 9-Mai sont devenues de plus en plus grandioses, en faisant l’évènement le plus important fêté en Russie. L’édition de 2026 contraste avec le faste des années précédentes. Les circonstances sont particulièrement défavorables avec, en effet, des enjeux sécuritaires mais aussi une économie aujourd’hui mise à mal. Non seulement la cérémonie a été très courte, mais le discours de Poutine lui-même était très bref et sans relief. On peut également envisager ce changement de registre dans la perspective de l’élection présidentielle à venir, les périodes de scrutin étant habituellement des séquences de dépolitisation et de prudence afin de ne pas attiser les clivages et conflits existants.
Comment analysez-vous les conséquences de l’enfermement mental de Vladimir Poutine dans son rapport à l’appareil d’État et au quotidien de la population russe ?
On a beaucoup mis la décision de « l’opération militaire spéciale » sur le compte de l’enfermement de Vladimir Poutine, qui a pris de court la majorité de son entourage et était visiblement mal informé sur la situation en Ukraine. Sans parler des effets sans doute catastrophiques à moyen-long terme sur les plans démographique, économique et politique pour la Russie, à plus court terme ça n’a cependant pas eu de conséquences majeures. Si le lancement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine a été considéré comme un échec, les dirigeants russes ont su corriger le tir d’un point de vue stratégique, au moins pour stabiliser leur positionnement, et mettre au point un ensemble de dispositifs répressifs et incitatifs pour empêcher la contestation sociale et politique. De même, cette image de Président enfermé n’est pas incompatible avec les registres de légitimation très personnalisée qui présentent Poutine comme une sorte de personnage exceptionnel, au-dessus de la mêlée et dont les erreurs peuvent être mises sur le compte d’un entourage malveillant qui l’informerait mal ou ne respecterait pas ses décisions.
Nous assistons depuis quelque temps à une vague de purges au sein des cercles du pouvoir. Ces mouvements sont-ils le signe d’une restructuration nécessaire pour garantir la survie du système, ou les prémices d’une déstabilisation interne plus profonde augmentant le risque de putsch ?
Le terme de « purge » me semble inapproprié, dans la mesure où il fait référence à la période stalinienne marquée par une politique répressive autrement plus systématique et violente que celle menée à l’époque de Poutine, même depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. À l’inverse, la gestion par le président russe de ses hauts responsables a plutôt été marquée par la prudence et la stabilité, même si le Kremlin a toujours pratiqué une violence ciblée contre les individus considérés comme les plus dangereux. Si, répétons-le, la vie politique russe est marquée par son opacité et que l’on en est souvent réduit à interpréter, on peut cependant, en effet, noter une certaine accélération dans les nominations et les disgrâces. On peut y voir le résultat d’une méfiance accrue du Président vis-à-vis de son entourage mais aussi une insatisfaction quant aux performances économiques et militaires de la Russie, ou encore une façon de gérer le mécontentement de la population en désignant des responsables. Jusqu’ici et malgré des évènements qui auraient pu profondément déstabiliser le pouvoir, c’est plutôt la loyauté qui a prévalu. La tentative de putsch de Prigojine, en juin 2023, a été un échec ; les sanctions économiques à l’égard des oligarques ont rendu ces derniers encore plus dépendants et loyaux au pouvoir ; les attentats du Crocus City Hall n’ont occasionné aucun scandale majeur au sujet des failles de sécurité de l’État russe ; de même pour l’occupation de l’oblast de Koursk à l’été 2024.

La question de la succession de Vladimir Poutine est-elle aujourd’hui un sujet de discussion au sein des élites ou de la société russe, ou le système est-il incapable d’envisager l’après-Poutine ?
Plus on avance dans le temps, et plus la succession de Vladimir Poutine se présente comme une question abstraite. Lors de sa première année de présidence, celui-ci, alors à peine quinquagénaire, avait tout de suite annoncé qu’il ne modifierait pas la Constitution pour pouvoir se maintenir au pouvoir au-delà des deux mandats consécutifs autorisés. À ce moment-là, de nombreuses rumeurs circulaient sur de possibles successeurs, parmi lesquels le nom de Dmitri Medvedev est très tôt revenu régulièrement. Par ailleurs, le conseiller Vladislav Sourkov, qu’il n’est plus nécessaire de présenter depuis la publication du Mage du Kremlin par Giuliano da Empoli, faisait publiquement des déclarations sur la nécessité de préparer l’après-Poutine, notamment en consolidant le rôle du parti majoritaire Russie unie. Le retour de Poutine à la présidence en 2012 après le mandat de Medvedev et l’immense mouvement de protestation qui l’a accompagné et vu notamment l’émergence de nouvelles figures d’opposants comme Alexeï Navalny ont contribué à durcir et personnaliser davantage le pouvoir. Bénéficiant d’un mandat présidentiel allongé de quatre à six ans, le président russe n’a certes pas formellement modifié la limite constitutionnelle qui limite l’exercice de la fonction suprême à deux mandats successifs. Il a en revanche profité d’une réforme constitutionnelle sur d’autres sujets annexes en 2020 pour accepter la proposition d’une « remise à zéro » du nombre de mandats qu’il peut effectuer, ce qui le conduit à pouvoir légalement diriger la Russie jusqu’en 2036. C’est un aveu de faiblesse pour le régime russe, dont la survie dépend de plus en plus étroitement d’un dirigeant présenté comme irremplaçable.













